Nina Pravda : Dans 1984, George Orwell décrit une langue mutilée, conçue pour rendre certaines pensées littéralement impensables. Comment percevez-vous aujourd’hui l’emprise du sabir managérial sur la pensée ? Peut-on assimiler l’absence de style, l’écriture plate et sans aspérités à une forme de novlangue littéraire ?
Juan Asensio : Le mécanisme inventé par Orwell dans 1984 est encore plus retors que vous ne le dites puisque, prononçant, écrivant voire pensant à un mot, on prononce, écrit ou pense à un autre, son contraire bien sûr. Il y a donc, en plus d’une réduction drastique de la palette, disons du nombre de mots mis à notre disposition, un pervertissement de leur signification. C’est dans ses fameux Principes de la novlangue que George Orwell évoque les caractéristiques d’un langage mécaniquement appauvri, censé triompher aux alentours de 2050, une fois qu’il aura remplacé complètement l’ancilangue, et appauvri au point de parvenir à « réduire l’être humain à quelque chose qui tiendrait du cerveau enfermé dans un bocal », comme l’écrivait le romancier lui-même. Selon le génial Anthony Burgess dans 1984-1985, auteur, je vous le rappelle, d’un roman mondialement célèbre, qui lui aussi figura dans L’Orange mécanique un langage altéré, le nasdat, véhicule de l’ultra-violence, Orwell n’aurait à vrai dire pas eu beaucoup d’efforts d’imagination à déployer pour inventer ce langage rabougri puisque son modèle se trouvait sous ses yeux ou plutôt, dans ses oreilles : « Nous avons déjà un langage auxiliaire mondial : l’anglais. C’est la langue du commerce et de la circulation aérienne, par exemple. Dans les années 30, Ogden et Richards fabriquèrent une forme d’anglais réduit, limité à environ huit cent cinquante mots, et qu’ils appelèrent le basic. Le gouvernement britannique en acheta les droits, et c’est là qu’Orwell entrevit la possibilité d’une langue claire, simple et orthodoxe, imposée au peuple par l’État ». Burgess poursuit sur sa lancée, et cette prévision, on me l’accordera, convient parfaitement au délire de purification linguistique qui agite les mégères et viragos féministes désireux de transformer la langue française en un parc pour enfant (bien évidemment asexué) javellisé jusqu’à son dernier atome de non-conformité sémantique, en affirmant qu’il ne doute pas que, « en Grande-Bretagne, l’on voie poindre un jour une loi sur des restrictions du langage. Certains termes racistes comme kike (youpin), sheeny (youtre), wog (bicot) et wop (macaroni) et, le plus terrible de tous, nigger (nègre), sont déjà tabous, comme autrefois les obscénités de quatre lettres. La prochaine mesure sera de les mettre hors la loi ». Mais ce mouvement de purification du champ lexical ne s’arrêtera évidemment pas là, ajoute Anthony Burgess, puisqu’il s’agira très vite de faire interdire des termes tels que « poofter (empaffé), fag (pédé), pansy (lopette), etc. », ce qui signifie qu’à ce rythme-là, « même votre bouquet de pensées (pansies) disposé sur un guéridon du salon risque de tomber sous le coup de la loi, à moins que vous ne le baptisiez bouquet de géraniums ».
« toute attaque répétée constamment contre le langage finit, bien plus vite qu’on ne le pense, par devenir une attaque contre les êtres qui l’utilisent. »
Pardonnez-moi d’avoir été un peu long en effectuant ce détour mais il faut bien poser les termes de notre débat, et revenir, donc, au plus fameux modèle de ce sabir managérial comme vous le nommez, qui fut plus récemment complété par une analyse que je tiens pour remarquable, Défense et illustration de la novlangue française de Jaime Semprun : la novlangue ne peut s’opposer, logiquement, qu’à la langue qu’elle vise à remplacer, langue que l’essayiste baptise, fort logiquement là encore, l’archéolangue, dont la suppression bientôt totale ne pourra constituer qu’un heureux événement et avènement, ceux d’une société dont l’effondrement « si bien agencé de nos commodités techniques » pourrait seul faire renaître « d’anciennes pratiques » condamnables, comme celle consistant à croire, douce folie réactionnaire, que « cette langue périmée était une sorte de dépôt sacré, voire qu’en elle résidait quelque chose comme une âme immortelle, l’Esprit, le Verbe et autres chimères métaphysiques ». Nous pourrions ajouter, à la liste non exhaustive de ces chimères, le style. La voici donc, cette novlangue managériale, que quelque courageux rédacteur des débats comme c’est mon cas en me rendant au siège de grandes entreprises, entend et retranscrit plusieurs heures par jour, pour laquelle il faudrait proposer quelque version française[1] du Dictionnaire de l’inhumain, langage transparent, efficient, techniciste en diable, inhumain donc, réduisant les personnes, vous et moi, à des ressources humaines, elles-mêmes dénombrables en ETP (ou équivalents temps plein) ! On ne peut pas dire que ce langage privé d’émotion, tout entier orienté par et vers l’amélioration de la production et de la rentabilité, cache ses intentions, n’est-ce pas ? Et pourtant, et cela bien au-delà de la seule sphère entrepreneuriale, nous l’entendons et l’employons quotidiennement, sans nous soucier, comme ne cessa de le répéter le grand Karl Kraus, cet incorrigible grogneur (norgler, en allemand), du fait que toute attaque répétée constamment contre le langage finit, bien plus vite qu’on ne le pense, par devenir une attaque contre les êtres qui l’utilisent.
Pour répondre à votre dernière question, je ne suis pas certain, à vrai dire, que l’absence de style, qui caractérise la presque totalité des écrivains contemporains vous avez raison sur ce point, soit une espèce de novlangue parce que celle-ci, d’abord, se veut l’efficacité même, a un but et un seul : accroître l’empire et l’emprise de la Machine sur le règne du vivant, en réduisant ce dernier à n’être qu’une variable d’ajustement dans une longue suite de calculs dûment effectués par un logiciel comme Excel. Or, que veulent nos écrivants, comme ils le répètent à l’envi dès qu’on leur en donne la moindre occasion journalistique ? La liberté pardi ! Le bonheur, cette carcasse de chien crevé mimant la bête fauve qu’est la joie ! L’harmonie, que sais-je encore de beau, de grand et de fort ; en tout cas absolument tout ce qui n’intéresse pas la Machine, l’inverse tout bonnement de ce pour quoi elle accroît quotidiennement son règne qui bientôt, si nous n’y prenons garde, sera sans partage. Regardez-les donc, osez, même, les écouter, à longueur de propos convenu, relayés qu’ils sont par des présentateurs et des journalistes généralement profondément incultes, s’extasier sur la radicalité paraît-il inouïe de leurs explorations romanesques d’orifices plus ou moins propres, je parle bien sûr, n’est-ce pas et avant tout, de leur nombril, même s’ils ne dédaignent jamais s’aventurer ailleurs, puisqu’ils sont, comme Baudelaire, à la recherche de nouveau, qu’ils iront chercher en plongeant dans des gouffres creusés pour leur ambition lilliputienne ! Ma parole, ils sont absolument persuadés, pour le coup, qu’ils n’ont absolument, résolument aucun point commun avec un robot ou une intelligence artificielle, déjà capable, du reste, d’écrire un français plus correct, voire bien plus beau et littéraire, que le leur, alors allez donc leur dire que leur langue n’est finalement guère plus inventive, sans doute beaucoup moins d’ailleurs, que le sabir managérial !
Il faudrait donc, si nous parions sur le triomphe de cette langue littéraire qui n’en est pas une, de ce style sans style et de cette écriture plate, décolorée, directement trempée dans un préservatif comme l’écrivait Philippe Muray ou diluée dans les pertes qu’une sorcière formolisée comme l’est Annie Arnaux a passé son temps à filtrer pour nous en livrer, avec des roulements d’yeux extasiés, le nectar, il faudrait supposer qu’une telle langue se voulant et se disant littéraire est non seulement inefficace mais totalement puérile et stupide, puisqu’elle s’obstine à rechercher tout ce que la novlangue managériale si justement analysée par les travaux de Baptiste Rappin dédaigne. Vous me direz, et vous aurez raison, qu’il n’est absolument pas anormal de parier sur la stupidité de nos écrivains ou plutôt, comme je l’ai dit après d’autres, écrivants, et je ne pourrai bien sûr pas vous contredire, car nos imbéciles, nos ignorants sont, aussi, des optimistes béats, des ravis de la crèche dont le plus illustre poupon est l’affreux Augustin Trapenard, qui, je m’en réjouis tout de même pour sa si sensible complexion, lit chaque livre comme s’il s’agissait systématiquement de jouir, de jouir mécaniquement, sur commande.
Nina Pravda : En réduisant le langage à sa fonction utilitaire et en bannissant certains mots (Dieu, essence, âme, sacrifice…), la novlangue ne risque-t-elle pas d’effacer la possibilité même du tragique en littérature ?
Juan Asensio : Je reviens au texte d’Orwell, récemment bellement réédité par les éditions Agone[2], afin d’illustrer votre propos et de l’accentuer s’il se peut encore, puisque l’usage d’une forme abâtardie de novlangue, une novlangue inefficiente nous l’avons vu, non seulement nous éloignerait du tragique dont Jean-Marie Domenach nous annonçait pourtant, voici quelques années, le retour, comme salutaire réaction au nihilisme de notre époque[3], mais de toute forme de tourment. Notons ainsi que l’un des collègues de Winston Smith, travaillant à la onzième édition du dictionnaire de la novlangue, évoque les principaux traits de cette langue brutale, réifiée et réifiante, inhumaine, affirmant qu’il lui faut détruire « chaque jour des dizaines, des centaines de mots », et s’en félicitant comme il se doit : « Nous taillons le langage jusqu’à l’os. Pas un seul mot de la onzième édition ne pourra devenir obsolète avant 2050 », la novlangue étant ainsi « la seule langue au monde dont le vocabulaire diminue chaque année », puisqu’elle parviendra à la fin à rendre « le crime de pensée littéralement impossible, faute de mots pour l’exprimer ». Voyez, pour illustrer mon propos, l’exemple saisissant que nous donne Cormac McCarthy dans La Route, la dissolution du monde, dont nous nous moquons de connaître l’origine précise, ne peut qu’accompagner, voire suivre, celle du langage, réduite à son squelette mille et mille fois poli par la râpe implacable de la dévastation planétaire.
Nina Pravda : « L’interrogation sur le Mal est indissociable d’une expérience littéraire véritable, celle qu’endura Dostoïevski durant ses années de bagne, celle que j’estime être à la racine de toute méditation artistique réelle, profonde, donc infernale, revenue des Enfers, remontée à la surface », écrivez-vous dans Maudit soit Andreas Werckmeister ! Si toute littérature profonde naît d’un passage par le Mal, comment définir la création contemporaine marquée par le confort, la dérision ou la distanciation ironique ? L’absence d’Enfer condamne-t-elle à une littérature superficielle ? Enfin, à quels écrivains français contemporains vos critères s’appliquent-ils ?
« sans possibilité, non pas d’une île mais d’un Paradis ou d’un Enfer, l’homme retrouve sa formidable liberté, mais une liberté sartrienne, tournant à vide […] »
Juan Asensio : Il paraît évident de dire que nous sommes sans doute très loin de pouvoir imaginer les conséquences, dans les arts, spécifiquement dans la littérature, de la disparition du tropisme vertical, de la postulation vers Dieu comme vers Satan, comme tant d’œuvres de la fin du XIXe siècle l’ont suffisamment répété avec Baudelaire, Lautréamont, Barbey, Rimbaud ou Huysmans, et que dire de celles du début du 20e siècle avec Bernanos, Green ou Mauriac. La première de ces conséquences est bien visible : sans possibilité, non pas d’une île mais d’un Paradis ou d’un Enfer, l’homme retrouve sa formidable liberté, mais une liberté sartrienne, tournant à vide, et se voit dès lors condamné à s’inventer une morale à usage quotidien, hic et nunc, radicalement débarrassée de toute forme d’impératif moins catégorique que transcendant, donc supérieurement catégorique, catégorique au carré ou même au cube si l’on veut.
De là le pullulement nauséabond d’une littérature pornographique, hantée à la fois par la figure du bourreau ou du meurtrier, de préférence quelque génial tueur en série, mais qui, pourtant, ne nous inquiète pas, ne nous choque pas ; c’est moins tant l’étalage des outrages que Gilles de Rais a fait subir à des dizaines d’enfants innocents qui révulsait Durtal et, par son intermédiaire, Huysmans, que la certitude que l’âme impure du compagnon de la Pucelle serait pour l’éternité condamnée à d’indicibles, d’intolérables souffrances. Vous me direz que Gilles de Rais a été racheté, au tout dernier moment, par ses prières, devant la foule des badauds venus assister à son épouvantable suite de supplices ? Vous avez raison, et ce pardon surnaturel qui lui fut accordé, grâce aux prières de toute un peuple (Huysmans en fait le postulat implicite), est lui-même plus vertigineux que la giration infinie vers le là-bas du tourment perpétuel !
Avez-vous remarqué, à ce titre, que le pardon n’existe pratiquement plus, de nos jours, en littérature, comme s’il en allait d’une chose que, faute d’en penser quoi que ce soit, il n’importe même plus de nommer, encore moins de figurer dans une œuvre romanesque ? Est-ce que Maurice G. Dantec a pu pardonner à ses créatures maléfiques qui, dans ses tout premiers romans, se sont livrées à des atrocités dont il a méthodiquement relevé le caractère insurpassablement sadique ? Ce n’est donc pas tant l’absence d’enfers, car il y en a une multitude à notre époque, qui condamne la littérature française, celle évidemment que je connais le mieux et donc que je juge, à l’insignifiance dûment récompensée par une longue enfilade de prix, mais la radicale disparition de toute forme de transcendance, y compris la plus hypothétique, celle qui sera maniée avec les longues pincettes du scepticisme le plus tenacement chevillé au corps et à l’esprit de nos auteurs sans entrailles, à moins que, fidèles à leurs sales habitudes, ils ne la moquent et la raillent, la remisent dédaigneusement dans la boutique sentant l’encens de quelque apothicaire où seraient allés se servir Baudelaire, Barbey, Hello, Bloy ou encore Bernanos et Green.
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Je ne saurais répondre à votre dernière interrogation depuis que j’ai à peu près cessé de m’intéresser à ce qu’écrivent les romanciers vivants ; sauf rarissime exception que je m’empresse alors de saluer, je songe ainsi, une fois n’est pas coutume, à un bon lauréat du prix Goncourt, La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr, ils ne cherchent plus qu’à divertir les badauds et à tenter de gagner le plus d’argent possible, sans oublier le plaisir d’être invités, car cela compte auprès des belles, dans une multitude d’émissions où de très sympathiques animateurs des ventes mettront en avant leur camelote frelatée.
Nina Pravda : La question du Mal radical, chez Arendt, se heurte à l’idée de sa banalité. Le Mal vous semble-t-il aujourd’hui encore pensable, scriptible, ou est-il aussi noyé dans le relativisme moral et l’aseptisation du langage ? Autrement dit, s’interroger sur le Mal ne revient-il pas à soliloquer ?
Juan Asensio : Rien ne résiste au très puissant acide de la modernité, absolument rien, et vous aventurer à oser, sur les brisées de Arendt mais, avant elle, de Kant, évoquer quelque mal radical, dépassant donc de toutes parts les frontières humaines, vous confrontera à quelque sourire entendu, ironique, de quelque homme qui, comme le disait Péguy en redonnant à l’adjectif malin son sens théologique, fera le malin devant vous. Pourtant, je ne puis que constater cette très plate évidence : si le Mal est dépouillé de sa majuscule, s’il n’est pas considéré comme une volonté angéliquement infernale excédant nos pauvres capacités humaines – voir ce grand mot de Huysmans jugeant que Gilles de Rais, descendu très bas dans le crime, ne pouvait plus descendre plus bas, faute d’aide de la part de Satan –, si le mal n’est donc que le très monotone étalage de nos vices, comment diable, c’est le cas de le dire, pourrait-il nous inquiéter ?
Vous me rétorquerez peut-être qu’un roman figurant trop explicitement le Démon, sous la forme par exemple d’un rusé maquignon, comme le fit Georges Bernanos dans Sous le soleil de Satan, nous paraît désormais illisible, mais c’est lire superficiellement ce grand roman qui propose quelque chose comme une spiritualisation de l’action infernale, n’apparaissant plus en chair et en os devant les yeux de l’abbé Donissan, mais se greffant, s’entant de plus en plus inextricablement avec les recès les plus secrets de sa conscience, ce mouvement de spiritualisation se poursuivant avec L’Imposture et aboutissant à Monsieur Ouine, que je tiens pour l’une des plus radicales explorations romanesques d’un univers maléfique d’où Diable et Dieu ont été évacués.
Nina Pravda : En érigeant de nouveaux interdits, les moralistes contemporains ont, dans une société privée de transcendance, redéfini les frontières du sacrilège. Faut-il voir, dans ce déplacement du sacré, une chance paradoxale pour la littérature ? Les nouveaux tabous peuvent-ils encore engendrer de nouveaux élans créateurs ?
Juan Asensio : J’en doute fort. Voyez la nullité de telle ou telle « production » littéraire actuelle, touillant grossièrement quelques-uns de ces interdits, selon la bonne recette d’une Rebecca Lighieri (il faut bien entendu lire Alighieri, ces nains n’ayant jamais peur de se hisser sur les épaules de géants !) dans un navet à peu près insipide comme l’est Le Club des enfants perdus. Voyez encore le pullulement de rinçures féministoïdes à ambitions plus ou moins avérées, dont la vogue des Angot, Despentes, Darrieussecq et autres haridelles comme Springora finirait par nous faire croire qu’un champ entier de courges et de patates douces, même traitées pour en produire du fumier, pourrait servi d’engrais à quelque plante plus noble, capable de faire éclore, soyons fous, des fleurs ! Non, il ne faudrait pas rêver, ou espérer que, par une salutaire réaction, tel mâle, forcément honni puisqu’il incarne, déciderait d’anéantir d’un sourcil français cette ignoble basse-cour de poules et de dindes, de bécasses et de harpies.
Nina Pravda : « Rien ne saurait manquer à ceux qui ont perdu les moyens d’exprimer ce qu’ils n’ont plus l’occasion de ressentir », écrivait Jaime Semprun. Vous, qui liez la cadavérisation de la littérature française à l’effondrement de la nation comme entité historique, culturelle et spirituelle, craignez-vous que cette perte de sensibilité commune (au tragique, à la beauté, au sacré) rende inaccessibles, voire muséise à jamais ces grands écrivains autrefois perçus comme intemporels et rende impossible toute nouvelle œuvre à prétention universelle ?
Juan Asensio : J’ose croire que des œuvres à portée universelle sont encore écrites, et continueront, avec un peu de chance, à l’être, avant que la Machine ne nous engloutisse, ou se mette, par nostalgie de ce qu’elle aura éradiqué qui sait, à en produire mais, allez donc savoir pourquoi, je ne crois pas ou plutôt : je ne crois plus qu’un auteur français quelconque, vivant, soit encore capable, faute de talent, d’ambition et que dire du génie, de pareil exploit. Voyez Javier Marías ou Cormac McCarthy, tous deux assez récemment morts, László Krasznahorkai qui, enfin, vient de recevoir le Nobel, un prix qui me semblait avoir été totalement déconsidéré en osant être remis à l’écrivassière infâme et pétitionnaire hystérique Annie Ernaux, voyez encore Mircea Cărtărescu, une foule d’auteurs nord et sud-américains, dont le plus éminent fut sans conteste Roberto Bolaño. Qui pouvons-nous oser mettre en face de ces écrivains ? Un chlorotique Michel Houellebecq peut-être, assez bon sociologue, mais assez insignifiant styliste ? Il est bel et bien passé, le temps des livres, comme Bloy s’en entretenait avec son maître, Ernest Hello et je vais même plus loin en osant affirmer que je ne vois même pas comment il serait possible, dans un pays aussi avachi que le nôtre, qu’en émerge une langue puissante, dans la lignée, récemment, des Jean Cau ou même des Jacques Laurent, les derniers maîtres de la langue française étant Guy Dupré, disparu voici quelques années à peine, et Christian Guillet, deux noms qui, je le crains, surtout le second, ne sont pas exactement connus du grand public, ni même, ne nous le cachons pas, des journalistes spécialisés, s’il en reste, en critique littéraire. Voyez comment des nains de plus ou moins grande taille, des baudruches de plus ou moins fort volume, tels que Yannick Haenel ou Philippe Bordas, jouent à paraître grand, le premier en ne finissant jamais de monter sur les épaules de remarquables romanciers comme Herman Melville, le second en répétant, de livre en livre, qu’il veut faire advenir une langue capable de synthétiser la puissance orale la plus débridée, rabelaisienne, avec une veine beaucoup plus intellectuelle et même coruscante, mélange de Valéry et de Gadda, mais s’avérant, du moins jusqu’à son dernier livre, Les Parrhésiens, bien incapable d’y parvenir ! Nous avons donc, au mieux, en tâchant de ne point trop moquer ces écrivains parasitaires, de passables commentateurs.
On se dit aussi que, tout commentateurs qu’ils soient ou plutôt se veuillent être, les grands écrivains qu’ils glosent, qu’il s’agisse de Melville pour Yannick Haenel ou Rodrigo Fresán ou de Carlo Emilio Gadda pour Philippe Bordas, ne sont eux-mêmes plus tellement lus, ou alors sont lus à la mode contemporaine, qui ne cherche rien d’autre qu’à divertir non pas tant les lecteurs que les consommateurs, puisque les lecteurs ne sont après tout rien d’autres que de potentiels clients aux yeux des forces de vente des grandes maisons d’édition.
Nina Pravda : Dans le paysage audiovisuel, la critique s’est muée en célébration. Busnel et Trapenard incarnent moins l’exercice du jugement que celui de l’enthousiasme. Que produit cette extase médiatique sur la représentation du livre ? Peut-on encore parler de critique littéraire lorsqu’elle s’interdit toute sévérité, au nom de la bienveillance universelle ?
Juan Asensio : La critique trie et juge, voire punit, puisque c’est là sa seule raison d’être, et celle qui ne trie, ne juge ni ne punit n’est donc pas de la critique ; appelez cela du nom que vous souhaiterez, mais pas de celui de critique. J’essaie pour ma part d’être fidèle à la critique implacable que pratiquèrent mes maîtres, Barbey, Bloy et Léon Daudet, et même Thibaudet qui écrivait : « Pas de critique sans une critique de la critique. Et la forte critique, la valeur maîtresse, c’est une critique à cran d’arrêt. » Une « critique » trapenardienne, universellement, béatement bienveillante, extasiée et bienveillante a priori et béate, extasiée et bienveillante à proportion dirait-on de l’insignifiance de l’œuvre vendue comme on vend un ouvre-boîte dans une grande surface, est donc une parfaite aberration et une totale ineptie, qu’il conviendrait utilement de caractériser comme ce qu’elle est, ni plus ni moins qu’un putanat à office publicitaire, journalistique. Si les lamentables journalistes que vous avez cités, bien d’autres encore, veulent se faire rémunérer contre de la réclame, ma foi, libre à eux, même les catins ont le droit de vivre mais, à tout le moins, elles, vendent leur propre corps, paient de leur peau en somme, ont du courage dans bien des cas, alors que nos demi-mondaines germanopratines, en étant toujours d’accord avec tout le monde, n’exhibent pas un seul micron d’organe masculin, adoptant en fait la confortable position de la mère maquerelle, roulant des yeux en montrant leurs filles comme si, à la place d’une truie immonde, on nous présentait sur un plateau d’or quelque Salomé aux habits coruscants et indécents.
Nina Pravda : Qu’est ce qui fonde encore la légitimité du critique à l’ère du « chacun son avis » ? Dans une époque où « tout se vaut », peut-on encore distinguer, hiérarchiser, sans passer pour un réactionnaire ?
Juan Asensio : Je m’honore d’être, bien davantage qu’un conservateur, à mesure qu’il y a de moins en moins de choses à conserver, et qu’il serait quoi qu’il en soit inutile de figer sous un vernis protecteur ce qui ne vit plus qu’à moitié, un réactionnaire authentique, comme Nicolás Gómez Dávila en donna la superbe définition[4], et un réactionnaire n’ayant pas peur, à l’occasion, quand il s’ennuie de ne pas faire découvrir ou redécouvrir un auteur oublié ou un grand livre passé trop inaperçu, pour faire ses gammes en somme et garder la main, d’être cynique et méchant, en s’amusant à dégonfler quelques fausses gloires, comme le faux savant et vrai pitre sollersien Yannick Haenel que j’ai évoqué dans plusieurs notes, fidèle en cela à la très juste remarque de Cioran qui écrivait, dans un essai pour le coup consacré à la pensée réactionnaire, que « le désespoir de l’homme de gauche est de combattre au nom de principes qui lui interdisent le cynisme », alors que les miens me le permettent et, même, m’encouragent à le déverser sur la têtes des imbéciles. Quant à la légitimité, rien ne la fonde, en vérité et, pour trouver quelques raisons réelles, valables, métaphysiques, de cette fondation, il faudrait à vrai dire épuiser le volume de plusieurs bibliothèques en démonstrations ! Faisons court en affirmant, dans mon cas du moins, que je fonde cette légitimité par l’exemple, par mon propre exemple : je sais lire, je sais critiquer, je sais louer, et je l’ai montré non pas une seule fois mais des dizaines, des centaines de fois, durant bien des années, sur bien des livres de bien des auteurs. Inversons ironiquement la charge de la preuve, si cette transposition de la méthode expérimentale de Claude Bernard, en somme, ne convainquait pas les plus sceptiques : que celui qui estime que je n’ai aucune légitimité à moquer tel livre, à encenser tel autre, me montre et me démontre que je me serais trompé, dans un cas comme dans l’autre. Je lui souhaite bonne chance !
[1] Puisque cet ouvrage existe en langue allemande, publié en 1957, sous les plumes de Dolf Sternberger, Gerhard Storz et W. E. Süskind, intitulé Aus dem Wörterbuch des Unmenschen.
[2] Traduction de l’anglais par Celia Izoard, postface de Thierry Discepolo et Celia Izoard, édition établie par ce dernier et Claude Rioux, 2022.
[3] « Assez joué à la révolution ; vivons le nihilisme contemporain, mais sérieusement, en le poussant jusqu’au terme où il tend de toute sa pesanteur et de toute son esthétique, jusqu’à cette ultime dérision d’où resurgira, irréfutable, le visage de l’homme rajeuni, un langage, un amour, un sacré », in Jean-Marie Domenach, Le retour du tragique (Seuil, 1967), p. 15.
[4] « Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles », in Le Réactionnaire authentique (éditions du Rocher, coll. Anatolia, 2004), p. 21.

