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VOL. I2026
Illustration — À propos
La revue

À propos

Le Marais s’est encore agrandi.

Vous connaissez ce nom. Il nous vient de la Révolution. Il désignait ce grand groupe central, ces hommes qui siégeaient entre les camps, ni tout à fait ici, ni franchement là, plus soucieux d’épouser le cours des événements que de leur imposer une direction. On les appela les « crapauds du Marais ». Le sobriquet survécut ; il traversa les révolutions, les restaurations, les empires et les républiques, comme s’il ne désignait pas un parti mais une tentation permanente de la politique française.

Quand vous entendez ce mot, n’imaginez plus une majorité parlementaire. Voyez plutôt ces grandes eaux stagnantes où rien ne paraît remuer, où les colères perdent leur violence, où les convictions s’alourdissent, où les volontés elles-mêmes finissent par renoncer à leur propre élan, jusqu’à disparaître sans bruit sous la vase des accommodements.

Notre époque leur ressemble jusque dans son rythme. Rien ne s’y décide vraiment, rien ne s’y risque davantage. Une politique qui ne promet plus ni grandeur, ni aventure, ni destin. La simple administration du présent. Et si le Marais l’a emporté, ce n’est pas parce qu’il a convaincu les esprits. C’est parce qu’il a façonné les réflexes. Il a fait du statu quo un idéal, de la résignation une preuve de maturité.

Mais le phénomène le plus remarquable est ailleurs. Le Marais ne règne plus seulement sur ceux qui gouvernent ; il s’insinue jusque chez ceux qui avaient juré de lui faire la guerre.

Les journaux se multiplient. Les revues aussi. Chaque année apporte son nouveau titre, sa nouvelle formule, son nouveau média, sa nouvelle promesse de réveil national. Et pourtant, plus les publications se diversifient, plus les discours finissent par se confondre. Les mêmes diagnostics circulent d’une colonne à l’autre. Les mêmes indignations reviennent avec une régularité mécanique. Les mêmes querelles monopolisent l’attention publique, tandis que d’autres interrogations, parfois plus décisives, glissent dans les angles morts du débat.

Cette uniformité des discours ne s’est pourtant pas imposée d’un seul coup. Elle fut l’aboutissement d’une évolution plus lente. Jusqu’au jour où la « dissidence » elle-même entra dans le Marais. Ce qui s’était présenté comme une rupture devint une habitude ; ce qui avait voulu renverser l’ordre établi finit par s’y conformer. Les mots demeuraient les mêmes, le ton aussi. Mais les réflexes avaient changé.

Il faudra rappeler cette atmosphère à ceux qui viendront après nous. Nous avons connu une époque où une poignée de sujets ouvraient toutes les portes, tandis que d’autres demeuraient enfermés dans un silence presque parfait. La hardiesse intellectuelle finit par se concentrer autour d’un petit nombre de thèmes désormais consacrés : l’immigration, l’insécurité, l’islamisation, les grands bouleversements géopolitiques. Sur ces terrains, chacun rivalisait de lucidité. Mais pendant ce temps, d’autres réalités cessaient d’être discutées. L’Union européenne, l’américanisation, la mondialisation, la métropolisation du territoire, jusqu’au multiculturalisme lui-même, abandonnèrent le terrain de la controverse pour entrer dans celui des évidences. Non parce qu’ils avaient convaincu tout le monde, mais parce qu’ils avaient quitté le domaine du discutable.

Les principes mêmes qui ordonnent ces évidences demeurent intouchables. L’universalisme cosmopolite continue d’être tenu pour un dogme incontestable, alors même que les réalités historiques, culturelles et politiques qu’il prétend embrasser n’ont jamais paru aussi irréductibles. La démocratie libérale, quant à elle, échappe aussi largement à l’examen. Forme politique particulière, historiquement située et notoirement défaillante dans la mise en œuvre de ses propres principes, elle a été érigée en norme ultime, en frontière sacrée, au-delà de laquelle il ne serait plus possible de penser.

Et pourtant, ce silence n’était pas absolu. Jamais les idées n’ont circulé avec une telle abondance ; jamais elles n’ont emprunté autant de chemins ; jamais tant de voix n’ont travaillé le pays hors des circuits officiels. Sans les faveurs des grandes rédactions, sans les invitations des plateaux de télévision, des centaines d’auteurs, de revues ou de vidéastes ont constitué un espace public parallèle. Chaque semaine, des millions de Français consacrent des heures de leur temps à des questions que les médias traditionnels ignorent superbement. On peut juger ces influences heureuses ou même funestes ; il n’en reste pas moins qu’elles façonnent encore des sensibilités. Leur succès rappelle que ces interrogations continuent de rencontrer un écho dans le pays.

Il faut se souvenir de cette époque. Pendant une dizaine d’années, un autre discours, celui qu’on appelait alors l’« extrême » droite, connut une expansion remarquable. Des mots que l’on croyait condamnés au silence passèrent aux heures de grande écoute. Des diagnostics longtemps marginaux entrèrent dans le langage commun. On crut parfois à une victoire. C’était peut-être aller un peu vite.

Dix ans que les alertes se succèdent. Dix ans que les diagnostics s’affinent. Dix ans que les prophéties sont devenues le décor ordinaire de notre vie quotidienne. Au terme de cette décennie subsiste pourtant une étrange impression. Non point que les diagnostics fussent erronés. Bien au contraire. Ils étaient, le plus souvent, exacts. C’est précisément pour cette raison qu’une autre question finit par s’imposer, plus exigeante que toutes les précédentes. Et maintenant ? Que faisons-nous de tout ce que nous savons ? Une prophétie accomplie cesse d’être une prophétie ; elle devient un paysage.

Nous naissons en 2026. Autrement dit, après la découverte. Nous héritons du monde que d’autres annonçaient. Les métamorphoses françaises ne sont plus pour nous un objet d’anticipation ; elles sont le milieu dans lequel nous avons grandi. Nous n’avons pas vu venir ces transformations. Nous les avons trouvées là, en ouvrant les yeux. C’est ici que commence véritablement notre génération. Car la nouveauté n’est pas que la France change.

La nouveauté est ailleurs. Nous sommes la première génération à devoir penser ce qui demeure dans une époque qui ne célèbre que ce qui bouge. Nous avons grandi dans un monde qui fait profession de célébrer le mouvement, l’innovation, la fluidité, la transformation permanente ; un monde qui accueille volontiers toutes les métamorphoses, pourvu qu’elles le dispensent de répondre à cette vieille question : qu’est-ce qui mérite encore d’être transmis ?

C’est pourtant cette question qui s’impose désormais.

C’est que, pendant que les doctrines officielles se fossilisaient, les lignes de fracture se déplaçaient. Les divisions idéologiques traditionnelles qui structuraient la vie publique et intellectuelle de notre pays autour des questions socio-économiques ont peu à peu été cannibalisées par un nouvel axe. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, de nouvelles oppositions émergent à présent autour de la culture, des origines, de la religion, du rapport à la nation et à l’immigration. Au croisement de toutes se trouve une même question : la question identitaire.

Comment demeure-t-on un peuple lorsque les appartenances se fragmentent, lorsque les références communes s’effacent, lorsque la continuité historique cesse d’aller de soi, lorsque se dressent face à un peuple éclaté en une multitude d’individus, des groupes toujours plus homogènes, toujours plus organisés, toujours plus conscients d’eux-mêmes ?

Il faut avoir le courage de regarder les choses telles qu’elles sont. La France de demain ne sera pas moins multiculturelle qu’aujourd’hui. Elle le sera davantage. On peut s’en affliger. On peut vouloir l’empêcher. Mais on ne pense jamais sérieusement un problème en faisant comme s’il n’existait pas. Vers quels modes de communautarisation nous acheminons-nous ? Quelles formes de coexistence, de séparation ou de recomposition se dessinent déjà ? La partition ? La remigration, pour les plus rêveurs ? Une nouvelle sorte de société post-nationale ?

Alors oui. Nous voulions vraiment ajouter un titre de plus. Pas par goût de l’accumulation, dans un paysage médiatique déjà saturé de commentaires interchangeables, mais parce que certaines interrogations demeurent sans lieu d’expression véritable. Notre aspiration n’est pas d’ajouter un bavardage de plus à l’ordre établi, mais d’ouvrir un espace où puissent être explorées des perspectives nouvelles.

Nous ne nous résignons pas à voir la France réduite à une simple province d’un Occident en voie d’autodestruction. Nous nous savons héritiers d’une mémoire, d’un art de vivre, de traditions et de sensibilités qui ne sont pas nés avec nous et qui ne doivent pas mourir avec nous. Ce journal est destiné à ceux qui n’ont pas de patrie de rechange. À ceux qui n’ont ni les moyens ni la volonté de s’expatrier. À ceux qui demeureront ici.

Une chose est certaine : il faudra bien se frayer un chemin dans la post-nation. Autant commencer tout de suite.