À chaque fois qu’on parle d’immigration, j’ai souvent l’impression qu’on cherche toujours à contourner la réalité de ce que ce terme décrit depuis au moins un demi-siècle.
Soit on l’aborde sous l’angle économique et utilitariste (c’est la rhétorique néo-libérale de l’immigration comme accélérateur de croissance par l’effet de la déflation salariale auto-entretenue), soit on le fait en invoquant la perspective cosmopolitique d’un avenir messianique rédempteur (c’est la rhétorique woke et mélenchoniste de la créolisation telle que développée au début de ce siècle par Edouard Glissant).
Soit on le traite en réduisant ses effets au seul domaine des mutations démographiques (c’est l’angle abordé conjointement, pour soutenir des thèses opposées, par Hervé Le Bras et par Éric Zemmour) ou à celui de l’insécurité (Laurent Obertone), soit encore on se contente de confronter une vision faussement fataliste et scientiste de l’Histoire (François Héran, Gérard Noiriel) à une vision étroitement ethniciste, « bouchère » et post-nazie, comme aurait dit le philosophe et psychanalyste Pierre Legendre (Renaud Camus, Julien Rochedy et leurs adeptes).
Naturellement, chacune de ces approches correspond partiellement à un pan de réalité, et peut être considérée comme légitime dans son ordre.
Mais il me semble qu’elles laissent de côté, volontairement ou non, ce qui devrait être d’abord l’objet de toutes les recherches et de toutes les interrogations : l’élucidation du rôle anthropologique, plus encore que politique, que joue l’immigration de masse au sein des sociétés occidentales depuis la fin des Trente Glorieuses, singulièrement en Europe.
Car c’est un fait aujourd’hui assez banal à constater que le rapport à l’immigration est devenu le nœud gordien de l’affrontement croissant qui oppose une grande partie des peuples occidentaux à leurs élites politiques, économiques, universitaires, juridiques et médiatiques.
Quoi qu’on pense des différentes manifestations du national-populisme (de Trump à Orban en passant par Marine Le Pen ou l’AFD), elles sont moins surprenantes, à tout prendre, que la promptitude quasi-unanime des élites libérales ou gauchistes à considérer l’arrivée non désirée, en quelques décennies, de plusieurs millions d’individus d’origine extra-européenne en Europe et en Amérique du Nord comme un fait anthropologique incontournable non seulement marqueur de progrès social mais aussi constitutif en soi de la mondialisation ou de la post-modernité.
Je me souviendrai toujours de ce cri poussé par un sociologue de renom il y a dix ans, en 2016, au moment où l’Allemagne d’Angela Merkel résolut, avec le plein encouragement de la Commission de Bruxelles et du patronat du pays, d’ouvrir inconditionnellement le territoire de l’Allemagne (et donc, via Schengen, de l’Europe) au million et quelques de Syriens qui fuyaient la guerre installée, avec l’aide des puissances occidentales, dans leur patrie natale.
« Si nous n’avons pas le courage, disait-il, d’accueillir ces gens dès aujourd’hui chez nous, le risque est de les voir partir vers la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ou le Canada où ils seront sûrement très bien reçus. Leur apport est indispensable si nous voulons que l’Union européenne se situe à la hauteur des futurs géants de l’Histoire universelle. »
À peu près à la même époque, ou un peu avant, j’entendis à la radio un journaliste franco-tunisien qui avait pignon sur rue dans les grands magazines parisiens, Guy Sitbon (lequel avait pourtant été un militant chevronné des causes nationalistes du Tiers-Monde et un pourfendeur résolu des idées fédérales de la CFDT et de la Deuxième Gauche), expliquer de façon péremptoire que l’Europe serait en mesure de tenir tête à la future puissance chinoise parce que la Chine, à la différence des nations européennes, n’attirait que très peu de migrants.
« Regardez, disait-il, les jeunes gens qui se sont levés contre les tyrannies de Ben Ali, de Moubarak ou de Kadhafi. Ils parlent souvent la même langue que nous, française ou anglaise, et croient aux mêmes idéaux d’émancipation que nos pères. C’est à Paris, à Berlin, à Londres ou à New-York qu’ils veulent aller, pas à Pékin ou à Shangaï, encore moins à Moscou ou à Tokyo. Les pays sans métèques (sic) sont des nations mûres pour le déclin et la tyrannie. »
On pourrait citer cent autres déclarations du même calibre.
A chaque fois, pourtant, elles me frappent de sidération. Le nombre croissant d’étrangers présents au sein d’une nation est perçu par une large part de l’intelligentsia comme un facteur non seulement de progrès (ce qui est déjà un problème en soi) mais de puissance.
Dans le monde de la globalisation de moins en moins heureuse, il semble entendu que les pays doivent attirer à la fois le maximum de capitaux et le maximum de résidents étrangers, clandestins ou légaux.
Un peu comme si nous étions tombés dans une logique coloniale à rebours : autrefois, la France ou l’Angleterre devaient planter leurs drapeaux respectifs dans le maximum de pays africains ou asiatiques ; aujourd’hui, elles doivent s’imposer comme le point de ralliement d’un maximum de diasporas allogènes, venues essentiellement des autres continents du sud et de l’est du monde.
Cette attitude m’a semblé longtemps mystérieuse jusqu’à l’irruption d’un évènement que nul ne semblait avoir pu anticiper : l’insurrection des Gilets jaunes, de novembre 2018 au printemps 2019.
C’était la première chose qui frappait les esprits lors de cette révolte populiste et nationale saluant à sa manière la première année du régime d’Emmanuel Macron et qui se heurta à la violente répression étatique que l’on sait : les populations d’origine immigrée en étaient quasiment absentes, et les banlieues colonisées des grandes métropoles urbaines, au milieu de l’anarchie générale, se faisaient surtout remarquer par leur totale absence de troubles.
Il n’y avait pas seulement deux peuples en présence et qui ne se rencontraient pas ; il y avait d’une part un peuple historique en voie de déclassement qui se retrouvait majoritairement en opposition violente avec les élites chargées de le défendre et de le représenter, et d’autre part une collection de diasporas indifférentes ou étrangères à la révolte en cours qui par leur abstention silencieuse permettait à la répression de se déployer sans risque de contagion au cœur même des centres urbains.
A partir de ce moment, les choses pour moi ont commencé à s’éclaircir dangereusement : il n’était pas nécessaire d’attendre le spectacle éloquent des émeutes de banlieue de l’été 2023 consécutives à la mort de Nahel Merzouk à Nanterre pour comprendre que l’impunité octroyée aux plus violents éléments « racisés » des saccages urbains était la conséquence obligatoire ou logique du retrait des mêmes éléments en 2019.
Le message des détenteurs de l’autorité publique était clair : dès lors que le cœur des grandes villes mondialisées et de leurs dépendances est préservé, un certain seuil de violence collective pourra être toléré au sein des populations d’origine immigrée, y compris à l’encontre des dépositaires officiels de la violence légitime de l’Etat.
Pour deux raisons : d’abord parce que le caractère nihiliste et impulsif de ces émeutes ne remet pas fondamentalement en cause la légitimité du pouvoir en place, et ensuite parce qu’elles constituent un moyen de pression discret mais conséquent et brutal à l’encontre des populations autochtones précarisées ou paupérisées qui, elles, pourraient bien devenir des classes politiquement de plus en plus dangereuses pour la pérennité des oligarchies technocratiques en place.
Certains auteurs, comme David Engels, ont fait souvent la comparaison entre la situation actuelle en Europe occidentale et le dernier siècle de l’empire romain d’Occident.
Mais une différence fondamentale demeure : les Barbares de nos jours ne sont pas appelés dans nos murs pour aider à sécuriser un limes menacé, mais pour insécuriser la plèbe livrée à leur violence endémique afin de neutraliser le pouvoir menaçant de ses tribuns, au bénéfice de patriciens vieillissants qui ont déjà fait allégeance à un tout autre empire que celui auquel ils doivent l’obtention de leurs privilèges.
Certes, la nouveauté de la situation est très bien dissimulée, à la fois par les membres de l’intelligentsia libérale ou gauchiste qui feignent de confondre nationalité et citoyenneté (c’est l’objet du discours officiel de l’antiracisme institutionnel sur les discriminations systémiques) et par les trublions d’un certain néo-conservatisme d’origine anglo-saxonne, qui réduit l’époque présente à une confrontation d’essence religieuse quasi intemporelle entre la « judéo-chrétienté » et l’islam.
Or l’islam dans cette affaire n’est au mieux qu’un véhicule, achalandé par les dépendances énergétiques et post-coloniales de l’Europe, qui permet, une fois passé au tamis rudimentaire du frérisme mondialisé, de paralyser l’acculturation de vastes populations allogènes y trouvant un substrat identitaire minimal tout en bénéficiant des biens et des prestations qui rendent (pour l’instant) improbable chez elles le recours à l’insurrection organisée.
Ne serait-ce que parce qu’elles savent très bien quelles seraient pour elles les conséquences d’un retour des frontières nationales et des souverainetés du même type.
Sitbon avait raison, mais pas pour les raisons qu’il croyait : le nombre croissant de migrants de plus en plus divers permet de transformer les peuples encore sédentarisés culturellement ou spatialement en un conglomérat de populations indifféremment violentes ou amorphes, mais qui rend possible la continuité des expériences de déterritorialisation sauvage que la mondialisation économique et juridique implique.
Il s’agit là d’un secret bien gardé, mais qui, du Texas à la Hongrie, commence à s’ébruiter de plus en plus. Bientôt, il sera aussi visible que la prospérité et la sécurité que nous avons perdues.
