Nina Pravda : Hors d’internet et des réseaux sociaux, le champ de l’action identitaire paraît de plus en plus restreint. Des slogans ou des événements pacifiques suffisent désormais à justifier des dissolutions administratives. Quant aux librairies physiques de la mouvance, elles n’ont quasiment plus droit de cité. Alors que Casapound occupe depuis plus de vingt ans un immeuble au cœur de Rome, les expériences françaises de réquisition menées par le Bastion social ou l’Alvarium ont été neutralisées en quelques mois. Que retenez-vous, avec le recul, des limites de ces stratégies communautaires assumées, mais aussi de leurs potentialités dans le contexte juridique et politique français ?
Jean-Eudes Gannat : Les initiatives communautaires publiques sont en effet souvent assez éphémères : soit que les animateurs finissent par s’en détourner, soit que l’Etat y mette un terme. Pour autant plusieurs initiatives communautaires et militantes perdurent et se développent, ouvrent des locaux et animent des revues : il ne faut pas exagérer l’impossibilité de maintenir ce mode d’action.
Par ailleurs, il existe un vivier communautaire important et en plein expansion : le monde catholique. Avec ses paroisses, ses troupes scoutes, ses écoles etc il est un vecteur de continuité civilisationnelle important, même si les catholiques sont pour beaucoup plus ou moins hostiles à nos idées ou à l’engagement qu’elles nécessitent.
Nina Pravda : Lors d’un échange public, vous évoquiez l’importance, fût-elle d’abord symbolique ou ‘’folklorique’’, d’aller à la messe, de parler patois, de renouer avec des pratiques enracinées. Or les régionalismes et les identités locales s’essoufflent, tandis que la géopolitique occupe une place croissante dans le débat public, le multiculturalisme implantant, dans nos esprits, des conflits venus du monde entier. Comment parler de continuité civilisationnelle à Evry ou à Roubaix, par exemple, lorsque les héritiers démographiques et culturels d’une civilisation deviennent minoritaires dans leur propre espace historique ?
Jean-Eudes Gannat : Il ne peut y avoir de continuité civilisationnelle que dans des habitus et des rites communs : c’est forcément plus difficile pour des gens isolés dans des grands centres urbains grand-remplacés.
Mais partout en France, même en ville, subsistent des églises, des associations, des clubs sportifs etc où se perpétuent cultures locales et entraide communautaire. Cependant tout est dans la démographie : si nous n’avons pas d’enfants, nous disparaîtrons.
Nina Pravda : La question raciale revient en force dans le débat public, à travers des concepts américains émanant de chapelles idéologiques situées à l’extrême gauche. La ‘’droite’’ peut-elle, quant à elle, se passer d’une grille de lecture identitaire ? Comment évaluer la part de responsabilité du discours identitaire dans la cristallisation et l’évolution des lignes de fracture actuelles ? Dans une société libérale-autoritaire, quelle est la vocation du discours identitaire ?
Jean-Eudes Gannat : La droite ne peut pas se passer d’une grille de lecture identitaire car nous sommes hélas arrivés à un stade où la population, chez les jeunes notamment, se définit de plus en plus selon son appartenance ethnique.
Et ce n’est pas le discours identitaire qui crée des lignes de fractures : ce sont les fractures créées inéluctablement par l’utopie du vivre-ensemble qui nous a été imposée qui, par retour de manivelle, suscite des discours identitaires. Ceux-ci ne disparaîtront pas, même avec une dictature centriste-sécuritaire.
Si même la férule des Assad n’est pas parvenue à imposer la paix parmi les communautés, il est, hélas, trois fois hélas, certain que les premiers soubresauts de l’Histoire créeront en France les conditions d’une guerre entre les différents peuples présents sur le territoire.
Nina Pravda : La France est désormais, de fait, une société multiculturelle. Une telle reconfiguration peut fonctionner, mais non sans ingérences, heurts ni coûts. Quelles seraient, selon vous, les conditions non négociables d’un retour à des formes d’entre-soi assumées ou, à défaut, d’un multiculturalisme réellement stabilisé ? L’entre-soi français est-il voué à devenir un privilège réservé aux classes favorisées ? Dans un contexte où une remigration massive semble irréaliste, à quel prix une nation peut-elle préserver son peuple historique (partition territoriale, restriction des libertés publiques, Etat policier, réécriture du récit national…) ?
Jean-Eudes Gannat : L’entre-soi Français en ville est un privilège de riche. Il en va différemment à la campagne où dans de très nombreux endroits l’homogénéité ethnique est quasi totale. Nonobstant, même entre blancs, il y a une forme d’acculturation. Dans le petit pays de Segré où je vis, certains blondinets ponctuent leurs phrases de “wesh”, et leurs parents sont pour certains dans un vide culturel total.
« Même sans remigration, on pourrait tout à fait imaginer créer une citoyenneté intermédiaire pour les populations inassimilées. »
Je ne crois pas qu’une remigration massive soit irréaliste : je pense en revanche que les possibilités d’une remigration pacifique s’amenuisent jour après jour.
Mais en attendant cette remigration dont rêvent des millions de Français, il faudrait organiser la partition de fait qui existe sur le territoire. Je ne comprends vraiment pas l’intérêt pour un artisan français de continuer à payer des impôts pour qu’ils soient déversés en Seine-St-Denis.
Même sans remigration, on pourrait tout à fait imaginer créer une citoyenneté intermédiaire pour les populations inassimilées. Cette citoyenneté ne se transmettrait pas automatiquement à leurs enfants, notamment en cas de chômage prolongé ou de délinquance. Elle ne donnerait pas forcément le droit aux mêmes avantages sociaux, etc. Ainsi les milliers de zones de non-droits ou grand-remplacées du pays se videraient progressivement de leurs éléments perturbateurs, et pèseraient moins sur le budget de la solidarité nationale.
Nina Pravda : Le 6 février dernier, en pleine campagne municipale, vous avez pu lire le tag antifa « CREVES GANNAT » (sic) dans la rue Jeanne d’Arc à Angers. Une semaine plus tard, Quentin, un militant identitaire d’une vingtaine d’années est tabassé à mort par des Antifas à Lyon en marge d’un meeting de Rima Hassan. A partir de quand la tolérance de cette violence cesse-t-elle d’être une défaillance de l’État pour devenir une stratégie implicite de gouvernement ?
Jean-Eudes Gannat : L’Etat a besoin des antifascistes pour perturber et diaboliser la montée des idées nationales. C’est vrai à l’échelle de l’Etat, mais ça l’est aussi à tous les niveaux : ainsi depuis quelques jours à Segré, les affiches du maire macroniste sont désormais accompagnées d’affiches antifascistes de Sud-Solidaires. En clair l’extrême-gauche vient au secours de l’extrême-centre.
Nina Pravda : Fille d’un harki tunisien et d’une mère algérienne, Henda Ayari est passée du salafisme rigoriste à un patriotisme constitutionnel revendiquant sans complexes ses origines et son rattachement aux valeurs républicaines. Elle a fondé le mouvement Patriotes de la diversité, rapidement tombé dans l’oubli. Reprenons, si vous le voulez bien, cet entretien que vous avez eu avec Julien Rochedy. Un Arabe peut-il être aussi un Français ?
Jean-Eudes Gannat : À peu près autant qu’un Français peut devenir un Arabe : sur plusieurs décennies, en adoptant la religion du pays d’accueil, et en épousant sur plusieurs générations des gens du crû. L’appartenance à un pays n’est pas une question individuelle, c’est le produit d’une lignée. Tout le reste n’est que billevesée et lâcheté intellectuelle.
Nina Pravda : L’individualisme occidental, parfois source de créativité, de curiosité de l’Autre et de liberté, est-il devenu une véritable faiblesse structurelle face à des groupes organisés selon des logiques communautaires, religieuses ou ethniques ? La réponse passe-t-elle nécessairement par un retour du religieux, fût-il paroissial et culturel, ou touche-t-on là à quelque chose de plus profond, et bien plus fatal, inscrit dans notre ADN civilisationnel ?
Jean-Eudes Gannat : Le salut est en Dieu, au niveau national aussi bien qu’individuel. Tout dépend de Sa Providence. Mais “aide-toi et le Ciel t’aidera !” : les Européens doivent retrouver les logiques claniques et ethniques que des siècles d’exploration du monde, de constructions nationales et d’absence d’invasions extra européennes leur ont fait perdre.

