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VOL. I2026
Illustration — Deux décennies de critique du pouvoir, entretien avec H16
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Deux décennies de critique du pouvoir, entretien avec H16

Essayiste et chroniqueur français, H16 écrit depuis 2008 sur son blog Hashtable, où il publie régulièrement des analyses consacrées à l’économie, à la politique et aux libertés publiques. Il est notamment l’auteur de Égalité, Taxes, Bisous (2013) et de Petit traité d’anti-écologie à l’usage des lecteurs méchants (2015).

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Nina Pravda : On vous a déjà décrit comme libertarien, ultralibéral, minarchiste, parce que vous ironisez sur les gabegies monumentales de l’État, le matraquage normatif et fiscal, l’engraissement du mammouth administratif et l’inefficacité de nos services publics.

Mais renonceriez-vous réellement à un État-providence financièrement soutenable si nous vivions sous un État fort, respecté, sans insécurité, sans problèmes d’immigration, avec une dépense publique et une dette parfaitement maîtrisées ?

H16 : La situation actuellement est suffisamment catastrophique pour qu’un retour à cette description (État fort et dépenses maîtrisées) serait déjà une victoire phénoménale.

En pratique, il faut comprendre que se fixer comme but un État minimal, voire inexistant n’est pas choisir une chimère mais c’est avant tout un objectif nécessaire pour garantir qu’on mènera constamment la guerre contre l’augmentation inéluctable de son périmètre. On vise les étoiles pour atteindre la Lune en quelque sorte, et c’est indispensable : chercher une certaine taille de l’État – limité au régalien, par exemple –  c’est prendre le risque, souvent mortel, de le voir grossir discrètement.

Le plus froid des monstres froids ne se repose jamais ; viser sa disparition est probablement la seule façon de garantir qu’il se fera petit, et aura du mal à grossir.

Au-delà de cette réflexion philosophique, pour le cas spécifique de la France, il y a tant à élaguer d’une part et tant de frilosités du peuple français qu’on comprend qu’une minarchie est une étape très lointaine : en l’état actuel du niveau de jalousie et de collectivisme du peuple, la disparition de l’État-providence n’interviendra qu’après une catastrophe, imposant aux Français la fin même du concept, par principe de réalité.

Nina Pravda : Comment définiriez-vous la caste dirigeante française et le régime politique qu’elle pilote ? Elle se targue d’être démocrate, libérale, progressiste, mais elle fabrique un modèle stato-consumériste, elle bride la liberté d’expression, fuit le référendum, confond égalité et égalitarisme tout en organisant inlassablement la liberté des biens, des capitaux, des services et des personnes. Au fond, qu’est-ce que le ‘‘modèle français’’ ?

H16 : Avant d’aller plus loin, il faudrait s’entendre sur ce qu’est cette caste dirigeante. C’est probablement un mélange entre les journalistes (disons la caste médiatique), les politiciens (évidemment, puisqu’ils sont un peu partout), une partie des hauts fonctionnaires qui dirigent la haute administration et qui ont la main dessus et on doit aussi ajouter les magistrats (ou, à tout le moins, ceux qui sont les plus hauts placés et qui ont aussi leur mot à dire).

Cette caste dirigeante est essentiellement un patchwork de personnes qui n’ont pas toutes les mêmes convictions ni les mêmes envies, mais qui toutes ont compris, même si c’est souvent confusément, que le pouvoir dont elles disposent n’est plus légitime.

En effet, et c’est un phénomène nouveau sur les vingt dernières années à peu près, cette caste dirigeante a noté qu’il lui était de plus en plus difficile de conserver le pouvoir par les méthodes démocratiques habituelles. Si, il y a 20 ans, il s’agissait de présenter des programmes, de séduire des électeurs, de proposer des solutions ou au moins des idées pour faire avancer leur parti, il n’en va plus du tout de même à présent.

Les idées de la caste dirigeante n’infusent plus dans l’ensemble du pays mais sont absorbées de façons très différentes par les trois grandes populations qui occupent le territoire français : la population citadine des grandes métropoles, aisée et connectée (en gros, les bobos) ; la population rurale des petites villes, des villes moyennes et, en gros, la province ; la population des banlieues, qui est en contact avec la première population, celle des bobos des grandes métropoles, et qui lui sert de petites mains dans ses tâches quotidiennes.

Or, avec des populations aussi différentes les unes des autres, un message particulier construit typiquement à Paris, au sein des partis politiques, ne passe pas du tout.

C’est une raison pour laquelle le Parti Socialiste est devenu complètement inexistant, puisqu’il relaie les informations et les idées qui viennent du Parti Socialiste de Paris à l’ensemble des appareils locaux en province et dans les régions, et ça ne marche absolument pas parce que ce n’est pas en contact avec la réalité de terrain. Il en va de même avec les autres partis du centre, le parti présidentiel ou la droite centriste, les Républicains ou les militants de l’extrême-centre mou, qui ne s’adressent finalement qu’à des populations très urbaines, très connectées, les fameux bobos.

Cela explique aussi le succès relatif du Rassemblement National, qui bénéficie justement de cette prise de contact avec le terrain. Logiquement, le RN essaie, plus ou moins bien, de récupérer les votes des provinciaux issus du milieu ouvrier et de la classe modeste et la classe moyenne, qui ne sont plus du tout représentés par aucun des partis parisiens.

C’est cette stratégie qui explique les positions assez peu compréhensibles de ce parti, oscillant un coup vers la droite pour expliquer qu’il faut couper les dépenses et baisser les impôts – ici, ce sont les provinciaux et les classes moyennes qui remontent leurs doléances – et un coup vers la gauche pour expliquer qu’on ne peut pas couper les dépenses ou arrêter les distributions de l’argent public – et là, ce sont les banlieues et les classes modestes et ouvrières qui font remonter leurs griefs. Le programme résultant, mariage de la carpe et du lapin et présenté comme “ni à droite, ni à gauche” par une Marine Le Pen purement dans la politique politicienne, ne ressemble à rien de concret ni de possible.

Enfin, l’ensemble des partis à l’extrême gauche s’occupe essentiellement des populations des banlieues, dont une partie, musulmane, tente de faire passer ses désirs communautaires dans la politique française.

Le découpage présenté explique à la fois la façon dont l’Assemblée nationale s’est coagulée actuellement (et elle ne bougera probablement plus) et à la fois pourquoi le peuple n’est plus représenté à proprement parler : ceux qui écoutent (le RN, pour schématiser) disent tout et son contraire, les autres n’écoutent que des tranches fines d’une population très minoritaire mais très vocale (les bobos d’un côté, les banlieusards de l’autre, toujours pour schématiser).

À ces constats politico-politiques, on doit ajouter des constats plus sociologiques sur la façon dont la caste dirigeante s’est constituée.

Traditionnellement, les dirigeants ont toujours émergé du côté des têtes pensantes, des intellectuels, des hommes et des femmes d’exception – bref, une certaine forme d’élite au sens intellectuel, ou au moins issus de différentes sélections par le mérite.

Cependant, sur les quarante dernières années, cette sélection par le mérite s’est effritée pour disparaître complètement à la fin du quinquennat Chirac. Depuis, la caste au pouvoir a essentiellement essayé de placer des gens qui ne menaçaient pas l’ordre établi et surtout, ne menaçaient pas ceux qui avaient déjà le pouvoir.

Autrement dit, on n’a plus choisi des individus compétents ou dont le mérite était avéré, mais des gens qui ne faisaient pas d’ombre à ceux qui étaient déjà en place. On a favorisé les pas trop brillants et surtout les conformistes plutôt que de choisir des gens compétents et brillants aux postes clés.

Il n’est qu’à voir, par exemple, la façon dont les réseaux diplomatiques français se sont complètement effondrés après le passage de Sarkozy pour ne plus jamais se relever : on y a placé des copains et des accointances, pas les meilleurs pour le job.

De la même façon, les ministres qui se succèdent depuis les 10 ou 15 dernières années sont tous marqués par un extraordinaire conformisme et une incapacité à réfléchir en dehors des clous. Aucun n’a marqué le pays par sa brillance ou ses fulgurances de pensée. Au contraire, même.

Le problème, c’est qu’une société repose de façon essentielle, justement, sur la capacité de certains à apporter du sang neuf, des idées nouvelles et une force de leadership qui n’existe plus actuellement dans la caste dirigeante française.

Les nouveaux arrivants choisissant systématiquement des gens qui ne leur feront pas d’ombre, ils choisissent tout aussi systématiquement des gens moins affûtés qu’eux. Partant de gens qui ne sont déjà pas très affûtés, on se retrouve avec des gens progressivement de plus en plus stupides. De la même façon, comme il ne faut pas déranger l’ordre établi, on va choisir des gens de plus en plus conformistes.

La caste dirigeante actuelle se caractérise donc très clairement par des individus qui sont conformistes et pas très malins, voire pour certains franchement limités intellectuellement. Les Français intelligents, les non conformistes ayant été écartés, ils ne s’expriment plus en politique et ne sont donc plus visibles dans la vie française. La plupart sont partis hors de France et ont réalisé leur carrière en dehors du pays.

Cette classe dirigeante ainsi décrite peut être caractérisée par le sobriquet de “classe jacassante” : comme des poulets sans tête, ils courent un peu partout sans trop savoir où ils vont ; comme dans une basse-cour, ils jacassent, ils font du bruit et du vent, mais il n’y a rien de concret qui en sort.

Ceci explique très bien pourquoi le pays est maintenant complètement à l’arrêt (au moins politiquement).

Ceci explique aussi pourquoi ils peuvent bien se présenter comme progressistes, libéraux ou n’importe quel autre qualificatif alors qu’en réalité, ils ne sont effectivement rien et se contentent de reprendre les idées du moment, très généralement socialistes ou toujours favorables à toujours plus d’État et d’interventionnisme.

Ils n’ont pas de colonne vertébrale politique, ils n’ont pas de doctrine, ils n’ont pas d’idées propres, ils sont tout juste capables d’exister pour eux-mêmes et n’ont qu’un but clairement défini : conserver le pouvoir.

Or, au XXIe siècle, alors que la France est restée coincée dans son jacobinisme forcené, c’est-à-dire une centralisation des pouvoirs beaucoup trop forte, tout ceci ne peut pas fonctionner, surtout lorsque les gens disposent maintenant, avec internet, de moyens de s’informer autre qu’au travers des hiérarchies et des structures mises en place aux XIX et XXe siècles.

Ce modèle français, fait de centralisation, de hiérarchisation, de prises de décisions exclusivement de la tête vers les pieds et jamais dans le sens inverse, ne peut pas fonctionner dans un monde où des réseaux et des groupes se forment de façon de plus en plus autonome.

L’échec catastrophique des décentralisations, ou de la réforme des régions qui visait à en supprimer quelques-unes, illustre parfaitement le point : l’État français est absolument incapable de se réformer. Il est incapable de réduire sa surface et il est incapable d’envisager de diminuer ses compétences pour se recentrer sur l’essentiel. Ce modèle français est donc inévitablement voué à disparaître, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi pour des raisons démographiques et technologiques.

On dit que la France ne se réforme que par crise et révolution. C’est à la suite de crises et de révolutions qu’au XIXe siècle, la France avait fait le choix du libéralisme et avait connu, à la suite, l’une de ses périodes les plus glorieuses jusqu’au début du XXe siècle.

Depuis, la France, choisissant un État fort, un interventionnisme croissant, n’a cessé de sombrer. Il est temps pour elle de retrouver la raison, celle d’un État beaucoup plus petit, concentré sur ses tâches essentielles, régaliennes.

Nina Pravda : Dans vos articles, vous décrivez un État qui n’agit pas selon les besoins réels des citoyens. Comment expliquez-vous que cette logique absurde persiste depuis des décennies malgré ses échecs patents ?

H16 : C’est essentiellement décrit dans la réponse précédente, en fait. On peut ajouter que ceux qui arrivent au pouvoir se rendent bien compte de l’état catastrophique des finances. Il ne leur reste alors que deux choix : renverser la table et mettre en place des mesures qui permettront réellement de relever le pays. Comme cela comporte un amaigrissement rapide et brutal de l’État, ceci leur coûtera très vraisemblablement leur poste et confrontera les Français à la dure réalité qu’on leur a consciencieusement cachée sur ces cinquante dernières années. Impensable et physiquement dangereux pour leur couenne.

Ou essayer de prendre tout ce qu’ils peuvent avant que le pays s’effondre. C’est nettement plus facile et cela rend la peau douce et les bourrelets dodus. C’est donc ce choix que les castes dirigeantes font actuellement de façon systématique.

Il n’y aura pas de sortie par le haut d’un tel piège abscons. Personne au pouvoir n’a intérêt à expliquer réellement la situation. Même Bayrou qui l’a tenté, ne l’a fait qu’au moment de s’en aller bien vite.

C’est donc inévitable, il faudra une faillite ou un événement extérieur grave qui renversera la République telle qu’elle existe pour espérer voir le pays se ressaisir.

Nina Pravda : On adore lire vos billets à l’acide sur les billevesées technocratiques qui pleuvent régulièrement sur les Français. Depuis la création de votre blog il y a vingt ans, quelles idioties normatives ou fiscales vous ont le plus marqué ? Y aurait-il une mesure ou une taxe qui symbolise à vos yeux la quintessence de la connerie bureaucratique à la française ?

H16 : En vingt ans, retrouver toutes les âneries et les stupidités qui furent enfilées par nos politiciens comme autant de nouilles sur des colliers de fête des Mères n’est pas chose aisée. Mais quelques éléments ressortent.

On a ainsi évoqué, récemment, la “Taxe Yacht”, qui a bien illustré l’ampleur des gesticulations menées pour trois fois rien : cette taxe sur les grands yachts n’a presque rien rapporté, quelques dizaines de milliers d’euros, entre 80 et 160 fois moins qu’espéré. Sa mise en place (avec un vote par les parlementaires), sa collecte et sa vérification par des agents du fisc a, en revanche, coûté beaucoup plus que ça.

Et en plus d’être un échec financier, c’est un échec logique parfaitement illustratif du problème français : tout devrait être fait pour attirer les plus grands yachts, leurs équipages et leurs occupants, riches, qui dépenseraient dans les ports français visités, permettant des rentrées de taxes (TVA notamment) largement supérieures à la poignée de cacahuètes que la taxe a rapporté. Et concrètement, tout est fait pour décourager les riches de venir en France, coupant le pays de cette manne dont elle aurait pourtant bien besoin…

Mais au-delà de cet exemple, très illustratifs, notons quelques thèmes qui reviennent avec insistance.

On peut ainsi évoquer l’ensemble des projets informatiques dans lesquels l’État s’est lancé avec un appétit gourmand mais qui se sont tous systématiquement soldés par des échecs absolument cuisants.

On pourrait parler des logiciels destinés à la paie des militaires, ceux concernant les cartes grises, l’ensemble des logiciels qui devaient aider dans la gestion au jour le jour de l’une ou l’autre administration, que ce soit la police, la justice, l’éducation, j’en passe et des meilleures. À chaque fois, cela s’est terminé par des fiascos mémorables. À chaque fois, l’échec était prévisible. À chaque fois, il a coûté très cher aux contribuables (on parle en centaine de millions d’euros dans la plupart des cas).

Le seul cas notable d’une vraie réussite de la part de l’État, c’est la mensualisation de l’impôt : je m’attendais très honnêtement à une catastrophe sans nom, mais il n’en a rien été. La raison est simple : l’État a entièrement reporté la charge de ce changement informatique aux entreprises, c’est-à-dire aux premières concernées. En outre, sur ce domaine-là, c’est-à-dire la collecte de l’impôt, l’Etat n’avait aucune marge de manœuvre et ne pouvait absolument pas se permettre le moindre échec. Alors que dans les autres cas, si ça ne marche pas, finalement ce n’est pas grave puisque c’est le contribuable qui paye…

De la même façon, on peut aussi évoquer l’ensemble des projets qui visaient à réformer l’État, au moins à en diminuer la complexité. Typiquement, toutes ces idées plus ou moins géniales de réformer la fonction publique et de simplifier les démarches bureaucratiques, etc.

À chaque fois, cela s’est traduit par une complexité accrue, de nouveaux formulaires, de nouvelles agences, des postes de fonctionnaires supplémentaires pour vérifier, cerfa et formulaires en main, que la complexité extirpée n’était pas réapparue.

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Nina Pravda : En Europe, le recours à l’immigration comme force de travail a profondément modifié la démographie, pesé à la baisse sur les salaires et installé un cercle vicieux : plus d’immigrés pour construire, soigner, servir… ces mêmes immigrés. Ce qui appelle à toujours plus d’immigration. Peut-on être à la fois identitaire et libéral ? Les nations doivent-elles nécessairement être sacrifiées sur l’autel de la croissance ?

H16 : Tout ceci serait possible si deux principes étaient respectés : le premier avec une immigration choisie et sélectionnée, le second avec une redistribution sociale elle aussi choisie et sélectionnée.

Avec une immigration choisie et sélectionnée, on ne fait rentrer que les personnes dont on estime qu’elles seront capables de subvenir à leurs propres besoins et ensuite de créer de la valeur pour l’ensemble du pays.

Ce n’est absolument pas le cas actuellement ; ça n’a même jamais été posé comme une condition initiale. De façon même pas caricaturale, on accepte à peu près n’importe qui n’importe comment.

« le problème de l’immigration en France provient de la collision de deux concepts qui sont diamétralement opposés : on ne peut pas avoir, d’une part, un État fortement redistributeur et, d’autre part, une absence de frontières. »

De la même façon, la redistribution sociale devrait pouvoir être contrôlée finement. Ça n’a jamais été le cas et on n’a même jamais vraiment essayé. C’est une des raisons pour lesquelles on a un nombre de cartes Vitale très supérieur au nombre de personnes sur le territoire, par exemple. Et c’est logique : en réalité, cette redistribution sociale n’est pas un outil destiné à aider les individus, mais c’est un outil qui permet de modifier les composantes électorales en dirigeant des sommes vers l’un ou l’autre type de population. Cette redistribution sociale a été utilisée depuis 50 ans pour favoriser tel ou tel électorat, avec le résultat qu’on connaît.

Mais plus fondamentalement, le problème de l’immigration en France provient de la collision de deux concepts qui sont diamétralement opposés : on ne peut pas avoir, d’une part, un État fortement redistributeur et, d’autre part, une absence de frontières.

Si l’on choisit d’avoir un état fortement redistributeur, c’est-à-dire qui met en place une redistribution sociale large, alors dans ce cas, les frontières doivent être très sévèrement filtrées. Si, en revanche, on choisit d’avoir des frontières relativement ouvertes, alors à ce moment-là, l’État ne peut pas être redistributeur : les individus qui choisissent de venir s’installer devront faire face à l’ensemble des difficultés pour obtenir un travail, de quoi se nourrir ou se loger par eux-mêmes, sans aucune forme d’aide.

La France, dans une forme de suicide socialiste typique, a choisi à la fois d’ouvrir ses frontières et à la fois de redistribuer l’argent de ceux qui y travaillent. Évidemment, ça ne peut pas fonctionner.

Ici on peut s’interroger pour savoir si cette aberration est le résultat d’un choix délibéré, éventuellement destiné à faire s’effondrer le système social français, ou s’il s’agit simplement d’un ensemble de décisions stupides qui ont été entérinées parce qu’une majorité de la population et ses dirigeants sont complètement incultes économiquement…

En général, la stupidité fait beaucoup plus de dégâts que la seule méchanceté. Le choix délibéré d’ouvrir les frontières et de distribuer tous azimuts sans contrôle supposerait probablement une forme de complot destiné à détruire la France. Comme je ne crois pas trop au complot, je pense qu’effectivement, la stupidité suffit à expliquer ce qu’on observe.

Nina Pravda : Vous avez écrit à de nombreuses reprises que le Royaume-Uni ou la France glissaient vers un modèle communautariste à la libanaise. Estimez-vous que les nations ouest-européennes marchent vers la guerre civile ? La partition ? Ou pensez-vous que l’avenir est plutôt à la poursuite de l’archipellisation selon des critères économiques, où seuls les plus riches peuvent se payer l’entre-soi tandis que les classes populaires subissent la cohabitation forcée avec des populations allogènes ? Autrement dit : ‘’White flight’’ pour les uns, assignation à résidence pour les autres ?

H16 : Pour une guerre civile, il faut par définition que deux camps se disputent la légitimité du pouvoir global. S’il y a conflit en France, ce ne sera probablement pas pour ces raisons mais plus des frictions locales liées à “l’archipellisation” en cours en France.

Pour faire simple, il s’agit d’un phénomène visible par lequel certaines enclaves se détachent progressivement du reste du territoire sur le plan légal : ce sont les fameux quartiers émotifs où une partie de la population a mis en place sa propre économie – basée sur différents trafics – son propre service d’ordre – mafieux – et ses propres coutumes et dans lesquels les forces de l’ordre n’interviennent plus qu’à de rares occasions.

Si, d’aventure, la situation devait se dégrader fortement en France, avec par exemple des problèmes financiers importants pour l’État, cela pourrait se traduire par un recentrage de ces forces de l’ordre sur la conservation d’un semblant d’ordre pour la République officielle, et donc un abandon assez complet de ces quartiers voire de pans de villes entières que ces forces seraient de toute façon incapables de pacifier : il y a trop de quartiers, trop de forces en présence et trop peu d’intérêt effectif à ramener le “calme républicain” surtout lorsque les finances sont tendues.

Donc oui, l’archipellisation va continuer, et les classes les moins favorisées vont se retrouver de plus en plus souvent en contact – généralement désagréable voire violent – avec les populations allogènes assez peu volontaires pour s’adapter aux nouvelles donnes.

On peut donc s’attendre à des conflits très localisés, des “frictions” (émeutes) sporadiques – pas forcément longues ou persistantes, puisqu’elles sont mauvaises pour le business installé. Alternativement, ces mêmes “populations turbulentes” pourraient assez logiquement organiser des razzias et des pillages aux alentours.

Cela fait en tout cas partie des possibilités évoquées dans différents rapports parus récemment. Bref, on le comprend : ce ne sera pas une guerre civile à proprement parler, mais il y pourrait y avoir de la violence, de la casse et de multiples exactions, réparties un peu partout sur le territoire.

Cependant, il faut noter que la probabilité d’une extension de ces conflits localisés et sporadiques à tout le territoire, et à toute la population est faible : d’une part, le ratio de Mesquida est défavorable à un tel conflit en France ; pour rappel, ce ratio est celui entre les hommes de 15 à 29 ans et ceux de 30 ans ; s’il dépasse les 0,40, le risque d’agression collective devient important et croît avec l’augmentation de ce ratio (Wiener & Mesquida, 1996 ; Mesquida & Wiener, 1999). La seule exception concerne justement ces “quartiers émotifs” ce qui veut dire que si émeutes et conflits il doit y avoir, ce sera là et pas ailleurs.

En outre, il faut noter que la répartition de moyens (techniques, tactiques, stratégiques et intellectuels) n’est pas favorable à ces conflits sur la durée : les jeunes présents dans ces quartiers et les nouveaux arrivants qui viendraient grandir les troupes de ceux prêts à se lancer dans un conflit territorial en France n’ont d’avantage que dans leur nombre.

Selon toute vraisemblance, il est assez clair que, dans un cas d’extension des conflits locaux au reste du territoire, les autochtones et natifs l’emporteraient. Reste à savoir à quel prix.

Nina Pravda : Que reste-t-il de nos libertés, vingt ans après la création de votre blog ? Qu’avons-nous perdu, et que reste-t-il encore à défendre ? Avec la vidéosurveillance, la biométrie, le ‘‘social listening’’ et la collecte de données par les administrations, sommes-nous déjà dans une forme de crédit social à la française ?

H16 : Nous avons beaucoup perdu, mais cela s’est fait très progressivement, petit-à-petit, et comme dans toute faillite : lentement au début, puis de plus en plus vite.

Beaucoup de Français ne veulent pas voir que leur pays est, très efficacement, une dictature soft, avec un pouvoir unicéphale, une justice clairement orientée, une presse de propagande et des groupes de pression, partout, tout le temps. Il y a même une milice, celle de la bien-pensance qui, quand elle n’utilise pas la violence physique directe (les Antifas se qualifient assez bien pour cela, mais restent heureusement très peu nombreux), utilise tous les autres moyens de pression du groupe, de pression sur les organismes administratifs et apparentés (banques, assurances par exemple) pour garantir que les individus qui sortent du rang seront copieusement harcelés.

Dans cette dictature soft, on peut certes protester vaguement, mais c’est un exercice démonstratif relativement inutile. La gauche a fort bien compris tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer de la rue et de ces manifestations pour accroître le pouvoir de ceux qui sont déjà en place : c’est exactement ce qui s’est passé avec les Gilets Jaunes, c’est ce qui s’est passé avec le début de grogne des “Nicolas Qui Paie”. En récupérant les mouvements, elle s’assure de fait que rien ne bougera.

Avec un pays majoritairement acquis aux thèses socialistes et à la redistribution (plus de la moitié des Français récupère plus de la redistribution sociale qu’il ne verse), il est logique que les individus les plus pressurés n’auront pas leur mot à dire.

Du reste, il n’y a pas réellement de libertés ni d’expression (la dernière tentative d’instaurer un “Chat Control” est un exemple de plus), ni même de propriété (privée ou autre – est-il besoin de s’étendre sur la façon dont sont gérés les squatteurs ?) ; tout est consciencieusement taxé jusqu’au trognon, ou interdit, ou limité, ou contraint.

On n’est pas encore au crédit social, mais on s’en rapproche assez vite. Les tentatives d’installer l’euro numérique se soldent pour le moment par des demi-échecs mais on sait qu’il ne s’agit que d’une question de temps. C’est la même chose avec l’instauration progressive d’une identité numérique, laquelle sera ultimement liée à absolument tout dans la société que ces élites envisagent et sans laquelle rien ne sera possible…

Du reste, le décalage des élites et du peuple, que j’évoquais dans une précédente question, se voit aussi entre quelques-unes des élites qui ont compris le “nouveau sens de l’histoire” – pas du tout favorables à ces volontés de contrôle tous azimuts – et celles qui sont restées coincées dans le paradigme précédent (Ce “new world order” louangé par les mondialistes) qui n’adviendra pas ou sera balayé soit par un ou des conflits qu’elles auront tentées de développer pour se sauver, soit par le nouveau paradigme plus centré sur les nations, plus intéressant pour les peuples concernés.

Nina Pravda : Pensez-vous que l’adoption d’un régime de liberté d’expression total, inspiré du Premier amendement de la Constitution américaine, serait souhaitable en France ? Quelles conséquences ce régime aurait sur le débat public ?

H16 : Une vraie liberté d’expression est bien sûr toujours souhaitable. Mais est-ce seulement possible en France ?  Déjà, elle semble loin d’être acquise tant que les lois mémorielles sont en place, tant qu’on s’autoriser à gloser sur la notion de “discours de haine” qui autorise toutes les interprétations : il suffit que le pouvoir en place – comme il le démontre amplement actuellement – fasse glisser le curseur où il le veut pour transformer des critiques politiques pertinentes en “discours de haine” et immédiatement faire taire ses opposants.

C’est du reste le principe appliqué par toutes les associations, ONG, journalistes et autres militants de tous bords de désigner comme haineux les discours qui ne leurs sont pas favorables dès lors que cette “haine” permet d’agiter le spectre de sanctions judiciaires.

En outre, même en imaginant une liberté d’expression plus large et mieux défendue comme aux États-Unis, la France n’est pas à l’abri de l’auto-censure qui est déjà en place et force de nombreuses personnes à limiter leur expression.

Pour rappel, c’est en France qu’un journaliste s’est fait virer de sa chaîne pour avoir émis des doutes étayés sur le réchauffement climatique ; c’est aussi en France qu’un autre journaliste a été débarqué pour avoir eu le projet de faire un livre sur ou avec Jordan Bardella.

La question qui se pose est : peut-on garantir, en France, qu’un régime de liberté d’expression très large sera efficacement défendu par les médias, la magistrature et les politiciens ? Compte-tenu de l’actuel comportement de ces composantes qui sont toutes lourdement biaisées en faveur de certains discours et non d’une saine neutralité, la réponse est malheureusement non.

Nina Pravda : Y-a-t-il des initiatives ou des événements récents qui vous ont donné espoir ?

H16 : Dans les événements récents qui m’ont donné espoir, on pourrait citer notamment les manifestations relativement importantes qui ont eu lieu à Londres et qui ont permis aux patriotes anglais de se compter en affichant nombre de drapeaux du Royaume-Uni. Cela montre que la mobilisation reste possible et cela montre aussi que les gens, contrairement à ce que les médias veulent laisser croire, ne sont pas seuls à constater des dérives intenables. Ils sont, en réalité, très nombreux.

Les Français favorables à un retour à un état de droit solide, à un arrêt de l’immigration incontrôlable, à une baisse drastique des dépenses de l’État, à un arrêt des clowneries de gauche se croient seuls ou peu nombreux car les relais médiatiques sont trop peu importants.

C’est moins vrai maintenant (x.com, CNews, Sud Radio dans une certaine mesure participent d’un relai différent d’informations essentielles) mais c’est encore bien trop timide.

Des initiatives commencent à apparaître, tant dans le champ politique que du côté des financiers, et certains prennent à présent conscience qu’il s’agissait maintenant de récupérer le champ culturel et médiatique qui a été largement investi par les gauchistes.

Comme ces derniers sont allés très loin, et même probablement trop loin, les choses sont plus faciles actuellement : les outrances sont si grosses qu’elles finissent par lasser les gens de bon sens et agacer ceux qui n’en peuvent plus.

Mais il y a encore un énorme travail à mener, comme il a été mené en 2015-2016 aux États-Unis, et comme il devra l’être en France à partir de maintenant.

En réalité, la France commence tout juste son travail de récupération des médias, des universités, de toute la culture avec dix ans de retard sur les États-Unis. De façon générale, on sent qu’on peut être dans la bonne direction, au moins sur le plan culturel. Malheureusement, nous n’avons actuellement aucun Trump qui permettrait de cristalliser les efforts.

Je l’ai déjà écrit dans ces lignes, je crains que la France doive en passer par une crise majeure pour pouvoir sortir de sa stupeur et se réformer.

Nina Pravda : Votre pseudonyme intrigue depuis vos débuts. Pouvez-vous nous raconter d’où vient « H16 » ?

H16 : C’est un jeu de mot sur mon nom, c’est aussi une référence informatique (hexadécimale) comme le nom du blog (hashtable, une table de hashage, mais aussi un jeu de mot sur “achetable” comme on caricature trop souvent les libéraux, capitalistes et mangeurs de chatons communistes).

En fait, au cours des années 2000, quand je m’inscrivais quelque part, je voulais un pseudonyme qui soit suffisamment simple à écrire et à rappeler et qui ne soit pas déjà utilisé, avec peu de symboles ; ici, trois, c’est plutôt compact. Celui-ci a fait l’affaire et est resté, tout simplement.

Nina Pravda : « Un petit impôt pour les victimes de la sécheresse, une petite vignette pour les vieillards en détresse, un petit billet pour la recherche médicale, un petit ticket pour la sécurité sociale ! Une petite taxe, une petite cerisette, encore un effort et quelques milliards à trouver pour sauver Beaubourg, le trou des Halles et la Villette, et tu verras comme tu seras fier d’être Français ! Une petite rallonge pour la bombinette atomique, qu’il faut fabriquer pour montrer qu’on est pacifique, un bon mouvement pour le Concorde et je parie.. qu’il finira comme le France et le Queen Mary ! Un petit cadeau pour aider tous les pays frères, à nous dire merci comme l’Algérie et tant qu’à faire, puisqu’on est tous solidaires, je dis qu’il faut encore un impôt pour les victimes de l’impôt ! » Il manque l’air, mais ça vous dit quelque chose ?

H16 : Oui, en effet. Cela me rappelle une petite vidéo musicale qui a tourné un temps sur X et qui aurait mérité de se répandre davantage. Les événements futurs lui donneront peut-être sa chance ?

Heinrich Kley, Der Traum des Ingenieurs (« Le rêve de l’ingénieur »), 1913
FIN DU TEXTE · VOL. I / 01 · 2026
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