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VOL. I2026
Illustration — Une promotion involontaire
VOL. ICAHIER 02La Tribune2026

Une promotion involontaire

29 min de lecture La Correspondance Discussion ouverte La Correspondance Ouvrir la Correspondance

C’est devenu un vrai pensum d’être « d’extrême droite ». Un calvaire, même. On se couche peinard avec ses petites idées un peu raides : deux-trois souvenirs d’autorité, des frontières qui veulent encore dire quelque chose, une école qui tient debout, des profs capables d’écrire une phrase sans mode d’emploi… bref, le minimum syndical du râleur de comptoir. On espérait vaguement un sursaut français. Quelque chose de rugueux. D’enfin sérieux. Une colère de vieux peuple. On se disait que, peut-être, à force de traiter les Français comme les cobayes d’une expérience grandeur nature, entre vagues d’immigration incontrôlée, coups de couteau dans les gares, territoires perdus, humiliations quotidiennes et ministres expliquant que tout allait très bien, il finirait bien par se passer un truc.

Après tout, c’était bien l’avantage théorique de l’immigration, non ? Ça devait réveiller le pays.

On attendait les tambours, les cris, les barricades, les Jacques de province débarquant avec des gueules de chouans mal rasés et des envies de remettre Paris à l’endroit. Même des mères de famille furieuses, tiens. Une bonne vieille poussée de fièvre nationale. Une montée de lait gauloise. Et puis on ouvre un œil… et on découvre qu’on est devenu fréquentable. Enfin… fréquentable, façon de parler. Faut pas déconner non plus.

La justice, les médias, les bedeaux de la République compassionnelle, toute la chorale subventionnée d’Alain Souchon à Omar Sy en passant par Médine restent mobilisés pour rappeler que le premier parti de France et ses électeurs sont toujours les adorateurs officiels de la bébête immonde. Vous savez bien que le fascisme est partout. Le moindre vieux qui remarque que le décor n’est plus tout à fait le même, que les voiles du Vieux-Port ont changé de couleur, se retrouve promu en deux éditoriaux : cousin de Vichy, neveu de Maurras et ancien portier du Vel’ d’Hiv’… Mais tout de même… Quelque chose a changé.

Je l’attendais, moi, ce Grand Soir national. Les foules remontées manifestant contre l’immigration, les pavés qui volent pour autre chose que les retraites… du solide, du charpenté… En guise d’insurrection ? Une promotion. Une promotion involontaire avec sa livraison express d’alliés dont personne n’avait passé commande. Une armée de soutiens tombés du ciel, recyclés de partout.

D’abord, la vieille gauche en fin de série. La pouliche libertaire soldée après liquidation de Mai 68, avec ses vieux badges pacifistes au fond du tiroir et ses illusions jaunies collées quelque part entre une affiche du Che et un vinyle rayé de Maxime Le Forestier. « Être né quelque paaaart… »

Elle nous revient version Michel Onfray. Dernier des mohicans hédonistes récitant Nietzsche entre deux remontées gastriques contre l’époque. Une gauche qui a rangé ses utopies au grenier mais continue à parler comme une prof de philo sous nicotine.

Sympathique, cette droiche ! Parfois même lucide ! Mais par à-coups. Comme un vieux diesel intellectuel qui fumerait noir au démarrage, encrassé par cinquante ans de déconstruction et trois divorces idéologiques. Une droiche d’humeur. Une gaute épidermique : « islam, voile, immigration… pas bien. » Le reste ? On conserve. Les droits sans devoirs, l’individu-roi et la bonne vieille religion du Moi. L’idée qu’un peuple, finalement… c’est une addition de consommateurs avec carte bancaire et traumatisme personnel.

Quoi ? Les Chinois, vous les laissez bien tranquilles, non ?

C’est ça, votre problème. L’immigration ne vous gêne pas vraiment dans son principe. Seulement quand elle devient voyante. Bruyante. Religieuse. Conquérante. Lorsqu’elle cesse d’être une abstraction économique et commence à modifier le décor et le menu de la cantine.

Une droite porte-drapeau d’un idéal libertaire décati qui n’aime l’immigration qu’à poils et à vapeurs, regrette la discipline à l’école et les seins nus à la plage. Puis se console en admirant des Iraniennes en soutien-gorge dans des films subventionnés par le CNC. Vous rêvez d’un monde où la fille de banlieue finirait forcément par ressembler à BB parce que la République l’aurait prise par la main entre deux cours d’éducation civique.

C’est la première à défendre l’assimilation, ou en tout cas la dernière à y croire sincèrement, avec une foi presque touchante de vieille institutrice radicale-socialiste. Et franchement… c’est presque vous que je préfère. Pourquoi vous n’êtes pas complètement avec nous ? Enfin ! Regardez vos copains : ils attendent encore l’avènement d’un « Islam républicain » comme d’autres attendaient le Messie. Une religion apprivoisée, laïque juste ce qu’il faut, et suffisamment progressiste pour ne pas gâcher les défilés LGBT du samedi. L’islam rêvé par le professeur Nimbus de la République diversitaire patriote.

Après tout, le cinéma subventionné regorge de productions entières consacrées à cette hallucination. Des kilomètres de films qui donnent corps, dans des décors moyen-orientaux baignés de lumière ocre et de violons mélancoliques, à sa vision de la femme universelle, inlassablement en quête de liberté et d’émancipation. Toute cette bourgeoisie culturelle continue à croire que le monde entier rêve secrètement de devenir un arrondissement de Paris administré par feue Anne Hidalgo. Elle s’imagine encore que les femmes votent naturellement du bon côté, qu’il suffirait d’un peu de pédagogie républicaine, de trois tribunes dans Libération et d’un documentaire Arte pour transformer les voilées de Creil en militantes féministes. Comment leur expliquer que les femmes ne sont pas toujours les meilleures amies de leurs propres droits ? Que l’Histoire grouille de mères maquerelles de l’ordre moral, de dévotes féroces, de gardiennes du rang, de bourgeoises corsetées et de grasses matriarches impitoyables ? Et le Moyen-Orient ne fait pas exception au bétail humain.

Et puis il y a les autres immigrations…

Là, curieusement, vous devenez tout de suite plus subtils.

On vous comprend. Le Chinois bosseur rassure davantage que le cousin barbu de Seine-Saint-Denis. Le fantasme du minoritaire discipliné. Le bon immigré de brochure économique. Celui qui paie sa TVA, ferme sa gueule et découpe le canard laqué sans brûler de bus.

Pourtant, il ne s’assimile pas des masses, le Chinois… Il se fout même complètement de la représentativité. Il ne fait pas de happening décolonial au cinéma. Il est discret. Invisible presque. Mais au fond… ça ne vous dérange pas tant que ça.

Faut juste qu’ils restent pas trop nombreux. Derrière les bureaux de tabac et dans le XIIIe. Et encore… vous vous en foutez un peu. Après tout, la mafia chinoise n’emmerde que les Chinois… Tandis que l’immigration africaine, elle, elle commence à bien emmerder les Blancs.

On assiste au parachèvement grotesque des valeurs libérales qu’ils défendaient hier avec des trémolos humanistes. Ils en découvrent aujourd’hui les conséquences avec la stupeur d’un locataire retrouvant son appartement ravagé après avoir laissé les fenêtres ouvertes pendant vingt ans.

Ce n’est plus une famille politique. C’est une maison de retraite idéologique remplie de nostalgiques de la gauche d’autrefois et de la France de leur adolescence. Les anciens élèves de Mai 68 découvrent à soixante-dix ans que l’abolition des frontières, des normes et des valeurs finit, eh bien, par abolir le pays lui-même.

Au fait ! Ça avait l’air tout d’même pas mal… cette époque. Bouffer du curé (on y était presque arrivés), les clopes au comptoir sans brigade sanitaire, les amphis en fusion, les filles seins nus sur les affiches, les bagnoles qui ressemblaient encore à des bagnoles… Une époque où même les révolutionnaires avaient des racines. Par souci de cohérence, et pour pouvoir continuer, je vous dois quand même la vérité : je suis jalmince. Je vous jalouse, vieux débris de 68, car, par votre faute, cette France-là, je ne la connaîtrai jamais. Maintenant que vous avez cramé le décor avant qu’on entre dans la salle… votre monde était peut-être en train de démolir le nôtre, mais au moins il avait du panache ! Quel chantier tout de même ! Alors maintenant, nous voilà bien obligés de batailler, de bricoler… histoire de réinventer autre chose au milieu des gravats. Ça m’enchante pas particulièrement. Mais c’est vital.

Mais putain. Sérieusement ! Pourquoi les Arabes françaises se soumettraient-elles au voile à Creil, Nantes ou Passy seulement parce que d’audacieux réalisateurs gravissant les marches du Festival de Cannes montrent que leurs cousines demandent davantage de liberté à Téhéran ou à Rabat ?

C’est beau de rêver les yeux ouverts. Penser que le féminisme façon sainte Simone Veil est encore à la page, que la laïcité nous protège, quand elle constitue désormais la clef de voûte du multiculturalisme, l’hypocrisie suprême de la République diversitaire, ça c’est une foi qui force presque le respect ! Une religion civile pour gens qui ne croient pas en Dieu.

Vous êtes descendus en pleurant de la machine à déconstruire. Mais vous continuez sans relâche à défendre les principes qui l’ont mise sur les rails. Vous avez scié les racines, moqué les appartenances, dissous les fidélités collectives dans l’acide libéral-libertaire puis vous vous étonnez que tout flotte dans une soupe multiculturelle tiède que même mon chien coprophage refuserait d’avaler.

Mais comment vous en vouloir d’être contradictoires ? Surtout quand vos hérauts, comme Michel, parlent et écrivent encore un français fleuri, précis, charnu, un français qui sent encore les vieux bouquins, le calva et les discussions de comptoir philosophique. Des types capables de discuter sans transformer immédiatement leur contradicteur en SS cosmique ou en agent du Kremlin. À côté des perroquets sous abonnement Mediapart, ça ressemble presque à des gentilshommes d’Ancien Régime.

Pourtant… il ne faut pas se raconter d’histoires non plus. Vous n’avez pas répondu présents aux marches pour Quentin. Et la plupart d’entre vous, post-gauchistes, n’auraient jamais serré la main de Jean-Marie Le Pen, fût-ce dans un couloir désert. Par moments, je me surprends même à penser qu’il suffirait qu’un Jean-Luc Mélenchon range son discours indigéniste… Ou qu’un Ruffin prenne vingt points dans les sondages, tiens ! Et tout ce petit monde hésiterait à rentrer au bercail républicain…

La vérité c’est que vous n’êtes pas une droite de combat. Seulement une droite de reflux. Une droite qui grogne davantage qu’elle ne mord. Comme mon chien coprophage.

Et puis j’ai compris pourquoi mon Grand Soir ne venait pas. Je le croyais coincé quelque part entre Beauvau et Bruxelles. Pas du tout. On nous l’avait piqué. La colère française n’était plus orpheline, elle avait changé de propriétaires.

Il faut dire que quinze ans d’hollando-macronisme, ça fait long sur le banc de touche. Mais quinze berges, ça laisse aussi le temps de s’organiser, vous me direz. On monte des réseaux, on rachète quelques journaux. On recrute deux ou trois philosophes fatigués. Et, tant qu’à faire, quelques anciens gauchos repentis. Ils connaissent déjà les ficelles.

Remarquez, ils auraient presque pu rester macronistes. Si Emmanuel avait eu la délicatesse de contrôler un peu mieux les frontières, d’envoyer deux ou trois coups de règle sur les doigts du satrape d’Alger et de parler d’identité avec l’air suffisamment contrarié… beaucoup auraient trouvé la plaisanterie parfaitement acceptable. C’est que les cocus-contents de Sarkozy en redemandaient !

Ça y est. Les libéraux-conservateurs sont de retour. On les croyait remisés dans la rubrique nécrologique du Figaro. Eh bien non. Ils attendaient leur heure. Comme William Wallace, ils n’ont plus qu’un mot à la bouche : « Liberté ! » Rien que ça. La liberté. Majuscule si possible.

Aujourd’hui, dans la grande famille anti-immigration, c’est eux qui tiennent la boutique. Le grand Onfray lui-même a embarqué dans l’armada Bolloré, dont les batteries cathodiques pilonnent à heures fixes les impôts, les assistés, le wokisme, l’islamisation, la décadence et, s’il reste quarante secondes avant la pub pour les monte-escaliers, la fin de l’Occident. Tout y passe. C’est réglé, martial, presque réjouissant…

Pascal Praud, par exemple.

Fallait quand même le faire.

Réunir autour de la même table un catholique qui regrette le latin, un souverainiste qui regrette le franc, un Versaillais qui regrette Sarkozy et un ouvrier de Florange qui regrette ses hauts-fourneaux… fallait avoir le tour de main. Même mon ex soixante-huitarde ne manque plus L’Heure des pros. Elle gueulait contre les bourgeois en 73. Maintenant elle gueule contre Sandrine Rousseau.

Et puis, fatalement, au milieu de cette canonnade, il se trouve toujours un fantaisiste pour demander ce qu’on fait après le bombardement.

Taper sur Bruxelles et ses frontières en dentelle ? Aucun problème. Ça ne mange pas de pain et tout le monde applaudit. Mais sortir de l’euro ? Ou, soyons fous… en reparler sérieusement ? Bof. Ce n’est même plus un désaccord. C’est sorti du menu. Remettre l’Union européenne sur le banc des accusés ? Ah non. Là, tout de suite, les mines s’allongent. On toussote. Faut rester raisonnable… En revanche, cogner sur l’État social et son racket quotidien… alors là ! Les voix reprennent du coffre.

L’État prélève trop. L’État protège trop. L’État dépense trop. Les griefs, on les connaît. Le verdict, lui, était prêt avant l’audience : privatiser. Puis privatiser encore. Et, dans le doute… vendre ce qui reste avant qu’un imprudent ait l’idée de s’en servir. À les écouter, l’État idéal tiendrait dans un commissariat, une caserne et deux guérites à la frontière. Enfin… votre souveraineté fait la farouche. Elle a des pudeurs de demi-mondaine. On déplore la dépendance française. Les pèlerinages à Canossa d’El Mouradia. L’alignement de Paris sur Bruxelles. Puis de Bruxelles sur Washington. Puis de Washington sur Kiev… Une indépendance gigogne. Et, dans la foulée, on joue au ventriloque des déchaînés du Likoud sur la pétaudière du Jourdain.

À domicile, même souplesse. On voue la République des copains aux gémonies du matin au soir, la main sur le cœur… et, dans le même souffle, on entreprend la réhabilitation en rase campagne du capitaine Dreyfus-Sarkozy de Nagy-Bocsa. Y a un loup, comme dirait Martine.

« Libéraux-conservateurs »… il y a tout de même quelque chose qui grince dans l’attelage. Encore faudrait-il savoir de quels libéraux on parle. Parce qu’à vous écouter, on chercherait longtemps Locke sous le capot. On ne vous entend guère disserter sur l’équilibre des pouvoirs, les garanties contre l’arbitraire, la tyrannie de la majorité ou les institutions chargées de protéger l’individu contre les emballements du pouvoir. Tout ça existe, bien sûr. Mais enfin… ce n’est pas exactement ce qui vous met en transe.

Votre libéralisme est d’une autre humeur. Plus épidermique. Plus nerveuse aussi. L’État vous exaspère moins parce qu’il menace vos libertés que parce qu’il a changé de camp. Voilà. Il vous fait les poches, bien sûr… mais le vrai problème, c’est qu’il vous trahit. Il ne garde plus la porte, il distribue les clés. Il sermonne les uns, dorlote les autres, protège de travers, redistribue de travers… et de fil en aiguille, vos impôts servent à financer votre propre désaveu. Forcément, à la longue, ça crispe.

On est devenus les orphelins de la pensée politique. À une autre époque, cette colère aurait trouvé sa boutique. Poujadiste pour les uns, gaulliste d’ordre pour les autres, catholique sociale ici, bonapartiste ailleurs… Enfin, quelque chose. Il y avait des doctrines, des traditions, tout un vocabulaire pour donner une forme politique à des colères. Aujourd’hui, elles cherchent leurs mots.

Alors « libéral », forcément, ça dépanne. Et puis, reconnaissons-le, ça présente mieux. Ça ne sent ni le renfermé ni la sacristie. C’est même un idéal parfaitement défendable : l’émancipation de chacun, la protection de ses choix, de sa conscience, de sa religion aussi. Seulement voilà… quand les grandes aventures collectives deviennent imprononçables, l’individu finit par servir de patrie de rechange. Faute de pouvoir dire « la France éternelle » sans déclencher trois cellules psychologiques, on dit « liberté ». Ça voyage mieux.

Bon… mettons. Pour le « libéral », je vois à peu près. C’est l’autre qui m’intrigue. « Conservateur ».

Qu’est-ce qui vous gêne, au juste ? Allez… dites-nous. Le mariage gay ? Vous avez tourné la page. J’ai faux ? Le divorce par consentement mutuel ? L’avortement gravé dans le marbre constitutionnel ? L’individu parfaitement autonome qui choisit son sexe, sa carrière, sa ville, son pays et parfois même son prénom ?

Alors où se cache-t-elle, cette vieille France qu’on promet de sauver ? Dans les patois ? Les langues régionales ? Les familles nombreuses ? Les nappes en toile cirée ? Je cherche. Depuis cinquante ans, on nous promet le retour des réactionnaires. Les curés fanatiques. Les ligues de vertu. Les pères fouettards. Les nostalgiques de l’Ancien Régime. À chaque débat de société, la grande contre-offensive est pour demain. On entend déjà les sabots… Puis on regarde par la fenêtre.

Pas grand-chose.

Pourquoi avoir été si nombreux à manifester contre le mariage homosexuel, alors ? Pour prendre l’air ? Retrouver les cousins ?

Non… Vous ne voulez pas arrêter le temps. Vous voulez négocier l’allure. C’est différent. Libéraux, certainement ; simplement pas pressés. Le progrès, au fond, ne vous déplaît pas. Vous aimeriez seulement qu’il ait la politesse de sonner avant d’entrer. Vous ne rêvez pas vraiment de revenir en arrière. Je comprends… Mais avouez. Vous voulez simplement ralentir le tapis roulant, le temps d’y installer la famille, les placements et la SCI.

Non, sérieusement… qu’entendez-vous conserver, au juste, à part le droit sacré de transmettre votre patrimoine sans que l’État y mette ses gros doigts ?

Et encore… Au fond, ce n’est même pas là-dessus que je vais vous chercher. Et puis, pour une fois, je vais même vous accorder un point. Que vous vouliez remettre un peu d’ordre dans les comptes, c’est très bien. Bravo. Je ne vais pas défendre les déficits par romantisme. Mais enfin, sur ce chapitre-là, c’est facile. Qui peut encore prétendre sérieusement que tout va bien ? Il faut une sacrée vocation. Les additions finissent toujours par revenir, même quand on a passé quarante ans à les glisser sous le cendrier. Les retraites coûtent trop cher et, de toute façon, on n’a plus les moyens de les soutenir. Entre les combines, le clientélisme, le piratage social, les politiques de logement transformées en politiques de peuplement… l’État-providence a pris des airs de foire permanente. Que l’administration fonctionne comme un élevage de sangsues, très bien. Tout ça mérite d’être remis d’équerre. Jusque-là, je vous suis. Mais bon, encore une fois, je ne connais personne de sérieux qui réclame le maintien du désordre au nom des grands acquis de la Libération.

Seulement… les factures peuvent bien s’empiler, ce n’est pas une raison pour jeter avec elles tous les instruments d’un État moderne. Les institutions. Les services publics. L’audiovisuel. La culture. Ce bazar dont vous expliquez tous les matins qu’il coûte une fortune… avant de découvrir chaque soir qu’il engraisse les bataillons d’en face.

Le problème, voyez-vous, ce n’est pas seulement l’argent. Ce sont les fauteuils. Les directions. Les cabinets. Les écoles. Les conseils d’administration. Les prébendes, quoi. Tous les endroits où, pendant que certains font campagne, le pouvoir se reproduit. La gauche, elle, n’a jamais oublié de les occuper. Vous ? Vous proposez de les vendre. Carrément.

C’est le grand angle mort du camp national. Gagner des voix, très bien. Remplir des salles ? Magnifique. Mais conquérir les institutions ? Y placer des hommes ? Former des cadres ? On a parfois eu l’impression que personne n’y croyait vraiment. L’État demeure pourtant le plus grand mécène du pays. Les artistes, eux, savent parfaitement où est la gamelle. Jouer à Avignon, décrocher un rôle sur France 2, tourner avec la bénédiction du CNC… tout cela incline naturellement l’âme à la reconnaissance. On ne mord pas volontiers la main qui signe la convention. Alors, avant de bazarder tout l’appareil, posez-vous tout de même la question : vous comptez le laisser à qui ? Quelqu’un récupérera les clés. Alors ? Quel milliardaire ?

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Rendons tout de même ce petit hommage à nos gestionnaires : le tour de force est joli. Largement aidés, il faut le dire, par les effets de l’immigration, ils ont réussi à enraciner une défiance historique envers l’État-providence, à faire de chaque prestation une preuve de spoliation et de chaque cotisation une humiliation personnelle, jusqu’à rendre louche l’idée même de solidarité nationale. Seulement voilà. Avec vous, ça devient tout de suite métaphysique. Sabrez l’État social et, par miracle, le pays se remettra debout. Après quoi on pourra toujours s’occuper de l’État lui-même. Tant qu’à faire. Comme si le vice était dans l’outil.

C’est tout de même une drôle d’idée.

Enfin… admettons. Démontez donc l’État pièce par pièce. Allez-y. D’abord les hôpitaux, les logements, les retraites, les écoles, les transports, puis les allocations. Faites de la place. Remarquez… Je comprends. L’époque n’invite pas précisément à la bluette. Mais est-ce vraiment une raison pour partir battus avant même le coup d’envoi ?

Parce que demain… allez savoir. Ça arrive, les accidents de l’Histoire. Un couronnement inattendu. Une remigration. Un retournement improbable de la situation. Ça s’est déjà vu, après tout. Et vous découvrirez peut-être, ce matin-là, que vous avez passé vingt ans à démonter le dernier appareil capable, en cas de victoire du camp national, de tenir encore le pays debout.

Car si vous prétendez toujours ralentir la dislocation du pays, empêcher les quartiers de devenir des archipels qui s’ignorent les bons jours et se défient les autres, éviter que toutes les querelles de la planète ne finissent par élire domicile au pied des cages d’escalier, il faudrait peut-être commencer par ne plus offrir les classes populaires françaises en paillasson à toutes les expériences sociales du siècle.

L’État social n’empêchera pas à lui seul la fragmentation du pays. Évidemment que non. Mais il peut encore éviter que les Français les plus fragiles servent indéfiniment de matériau humain à une expérience qu’ils n’ont pas choisie, qu’ils sont les seuls à ne pouvoir tenir à distance et qui, à force de proximité contrainte, finit par les transformer eux-mêmes.

Et puis, entre nous… appeler de ses vœux le coup d’état patronal simplement parce qu’on n’en peut plus des noirs et des arabes, c’est tout de même une drôle de gymnastique. Et comme politique migratoire, ça manque un peu d’avenir.

Parce qu’au fait, elle vient d’où, cette fameuse immigration ? Par quelle illumination morale les restaurateurs en viennent-ils à préférer des sans-papiers moins chers aux gars de leur ville, de leur famille ou de leur quartier ? Ce n’est pas exactement la vieille gauche sentimentale qui les a recrutés. Elle, elle fournit surtout la morale. Enfin… admettons que vous vous en foutiez. Après tout, vous n’allez pas passer vos soirées à compter les plongeurs des brasseries parisiennes qui roulent les « r ».

Mais vous passez bien vos journées à réclamer davantage de Français, non ? À condition, bien sûr, de ne pas trop payer ce qui leur permettrait de l’être autrement que sur leur passeport. Au fond, vous raisonnez encore comme vos adversaires. Pour vous aussi, les hommes sont d’abord des individus. Des travailleurs. Des consommateurs. Des unités de production qu’on additionnera plus tard en espérant voir apparaître une nation. Le peuple suivra bien. Enfin, on suppose…

On disait autrefois que la nation était le seul bien du pauvre. La formule sent un peu la naphtaline… Tant pis. L’époque se chargera de l’aérer. Celui qui possède un patrimoine déplacera son patrimoine. Celui qui possède des diplômes ira les faire valoir ailleurs. Celui qui possède des relations retrouvera toujours un fauteuil quelque part. Mais celui qui ne possède que ses bras ne déménage pas son pays. Il lui reste quoi ? Sa nationalité. C’est encore le dernier titre qu’il puisse opposer aux autres. Si vous le mettez ensuite en concurrence avec le monde entier jusque chez lui… que lui laissez-vous ? Le plaisir d’avoir participé ?

Et c’est là, voyez-vous, que la plaisanterie devient un peu noire.

Est-ce vraiment le moment d’abandonner les classes populaires françaises, souvenez-vous, celles qui font encore une bonne part des enfants, dans des écoles qu’elles ne peuvent quitter, des appartements qu’elles ne peuvent vendre, des villes où leur manière de vivre, la vôtre, finit doucement par devenir une coutume locale parmi d’autres ? Vous voulez moins d’immigration. Très bien. Mais vous refusez obstinément de toucher aux mécanismes qui la rendent économiquement nécessaire. Au fond, vous espérez simplement un libéralisme qui recruterait un peu moins loin.

Alors demain, avec vos recettes libérales-conservatrices, il restera quoi ? Le Français déraciné, recomposé, périphérisé, il lui restera quoi ? Un régime encore plus ploutocratique ? Un pays où tout ou presque aura été libéralisé ?

On nous répète à l’envi que l’Occidental ne peut que triompher dans la société libérale. Soit. Sur le papier, il est agile, rationnel, entreprenant, débarrassé des vieilles fidélités et probablement comme un poisson dans l’eau dans le monde moderne que ses pairs ont conçu. Seulement voilà : dans les faits, c’est précisément l’Occident libéral qui se casse la gueule. Et avec une régularité qui finit par ressembler à de la méthode. Encore les Américains ont-ils leurs vieilles habitudes communautaires. Nous, même pas. Le peuple français, lui, a été débité en individus pourvus de plus ou moins, et plutôt moins que plus, de conscience nationale. Ces individus sont presque dépourvus de réflexes de solidarité communautaire, presque privés de conscience historique ; et cette même société libérale a fait entrer en son sein des peuples certes composés d’individus, mais demeurés irréductiblement des peuples à part entière. Par le mariage. Par l’endogamie. Par les familles. Par les réseaux. Autrement dit, ils n’arrivent jamais seuls. Le Français, lui, si. Il a appris à ne compter que sur lui-même ; eux continuent de compter les uns sur les autres.

Chaque pas vers une société toujours plus libérale et individualiste précipite la dissolution du peuple français.

Laisser des Gaulois atomisés, chacun souverain dans son pavillon, aux prises avec des peuples organisés, solidaires, structurés par leurs familles, leurs clans, leurs communautés, leurs mosquées ou leurs réseaux. Voilà le pari. Mettre en concurrence des individus avec des peuples. Dans un monde libéral, les solidarités ne disparaissent jamais. Elles changent seulement de camp. Les leurs sont prêtes. Les nôtres sont encore dans les cartons. J’ai tort ?

Et en attendant, nous n’avons plus grand-chose en magasin. Plus de familles élargies. Plus de conscience nationale assez vive pour commander le moindre réflexe collectif. Pas de grand mécénat privé. Pas de culture de la charity. Pas de fondations assez solides pour prendre la relève.

Vous me direz : « Et les églises ? » Oh, doucement. Ça viendra. Mais on n’en est pas encore là. Et puis, entre nous, vous ne vous battez pas assez. Pour l’heure, la famille s’est égaillée. Le curé aussi. Les voisins ne se parlent plus. Les cousins vivent à quatre cents kilomètres… Le match paraît tout de même légèrement déséquilibré. Le temps que vos nouvelles solidarités sortent enfin de l’atelier, il risque d’être un peu tard pour les Français.

Alors, allez… au pire, appelons cela un État social de transition. Une béquille, si le mot vous amuse. Le temps que les Français réapprennent à faire peuple. Ce n’est pas Austerlitz. Je sais. On fait avec ce qu’il reste.

Sinon, dormez tranquilles. Nous finirons bien par ressembler aux États-Unis. Après tout, c’est aussi ce que beaucoup d’entre vous appellent de leurs vœux. Pourquoi pas. Seulement, je ne vois pas l’urgence à devancer le malheur. Notre histoire avec le multiculturalisme commence à peine. Et puis leur modèle, à eux, donne déjà quelques signes de fatigue.

Même Trump, entre nous, n’est qu’une parenthèse. Les Américains peuvent encore s’en payer, des parenthèses. Quatre ans de ceci, huit ans de cela… ils ont le cuir pour. Nous, je ne suis pas certaine que nous ayons encore le luxe d’un détour.

D’ailleurs, ce ne serait pas un détour. Ce serait une destination. Parce que, chez nous, une fois le seuil franchi, il ne restera plus grand-chose de commun à défendre. Nous aurons abattu le dernier rempart avant la société libérale pure et parfaite, celle qui rend priapiques les mondialistes. À partir de là, le peuple français pourra se dissoudre tout seul, bien gentiment, dans le darwinisme social et identitaire du laissez-faire généralisé. Si être Français ne procure plus aucun avantage concret par rapport à un honnête citoyen du reste du monde, alors la nation cessera d’être une réalité. Et les combats, qu’ils soient culturels ou identitaires, perdront eux aussi leur légitimité.

Mais admettons encore. Mettons que les cultures européennes vous émeuvent moins que les courbes de croissance. Après tout, chacun ses frissons. Il restera ce léger détail : à vous suivre, on aura peut-être un peu moins d’immigration. Pour un temps. Très bien. Seulement on continuera à dévaler la même pente individualiste. Celle-là même qui a permis à Bolloré-Flamel de prendre la colère des désespérés, de l’emballer proprement et d’en faire un marché.

Alors imaginons deux minutes que mon Grand Soir arrive. Ou plutôt le nôtre, soyons joueurs. Les frontières ferment. Les patriotes gagnent. Champagne.

Et puis ? On fait quoi lundi matin ? À quoi ça sert d’arriver au pouvoir si, entre-temps, on a vendu toutes les manettes à l’encan ? À quoi ça sert de récupérer l’État après avoir passé vingt ans à expliquer qu’il fallait s’en méfier, le réduire, le privatiser, l’externaliser, le mettre à la portion congrue ? Vous aurez peut-être la majorité. Très bien. Mais si les autres continuent de former les élites, d’écrire les circulaires, de rendre la justice, de choisir les recteurs, de produire les films et d’administrer le pays, vous gouvernerez toujours avec leurs hommes. Une alternance ? Oui. Une conquête du pouvoir ? Certainement pas.

Et puis, pardon, je m’étais promis de ne pas vous charrier là-dessus. Mais enfin… ça fait toujours son petit effet d’entendre des « gaullistes », admirateurs de Napoléon, de la France des Bourbons et des grandes heures de l’État, réciter leurs patenôtres à saint Milei et saint Musk. Il y a des conversions qui mériteraient au moins un cierge. Pardon. Je reprends.

Donc, pendant que certains attendent le Grand Soir, vous, vous piaffez pour la grande purge. La vraie. La cure carabinée. Façon thérapie de choc. Celle qui délivrera enfin la croissance économique, cette pauvre princesse séquestrée depuis trente ans dans le donjon du Code du travail.

Très bien. Ouvrons les fenêtres. Seulement une bonne cure, même administrée à la schlague, ça fait tout de même maigrelet comme projet politique. Un pays n’est pas une entreprise en redressement judiciaire. Même quand on a pris la mauvaise habitude d’en confier l’avenir à des gens qui parlent comme des administrateurs provisoires. Il faut quand même admirer le détour. Cinquante ans à travailler les Français pour les rendre toujours plus autonomes, plus mobiles, plus émancipés… Mission accomplie. Les voilà libres. Seuls, mais libres. Et au bout du compte, vous savez ce qui lui reste, au peuple français ? Peut-être bien l’État social. Son dernier garde-fou.

On aura donc réussi cette prouesse : libérer des individus pour les mettre en concurrence avec des civilisations. Et comme ligne Maginot ? Des « patriotes de la diversité », patriotes de plateau chargés de semer le brouillard, des Jean Messiha frustrés, des influenceurs civilisationnels sous stéroïdes, des disciples d’Elon Musk persuadés que l’Europe sera sauvée par trois séries de développé-couché et une citation de Marc Aurèle sur Instagram. La machine à foirer de la droite française tourne à plein régime. Bien huilée. Bien rodée. Du bel ouvrage. Je devrais me moquer moins fort. J’en suis aussi un rouage, quelque part. Mon Grand Soir dans une poche, mes imprécations dans l’autre. Mais enfin… certains mettent tout de même un zèle particulier à faire tourner la boutique.

Partis défendre le droit élémentaire d’un peuple à disposer de son territoire, les voilà soldats d’un Occident abstrait. Ils se battaient pour sauver leurs villages, leurs clochers, leurs paysages ; les voilà enrôlés dans une croisade Netflix pour la civilisation atlantique. Et mon Grand Soir dans tout ça ?

Au bout du compte, une évidence demeure, assez simple pour tenir en une phrase et assez embarrassante pour courir en sourdine depuis le début : mon Grand Soir n’a pas eu lieu. Le Grand Remplacement devait accoucher d’un Grand Réveil. On connaît la suite. Il nous a fait tout autre chose.

Reste à comprendre comment une colère pareille a pu finir si bien élevée.

Les explications ne manquent pas. Mais dans dix ans, dans vingt ans, dans un siècle, c’est cette même question qui subsistera, dans les thèses comme dans les romans, surtout dans les romans : comment se fait-il qu’à mesure que l’immigration augmente, que les attentats se succèdent et que l’inquiétude identitaire gagne l’opinion, la droite appelée à gouverner ne cesse, elle, de se recentrer ?

Une chose, au moins, ne prête guère à discussion : les Français sont de plus en plus nombreux à vouloir moins d’immigration. Et pourtant, ils confient cet espoir à des formations dont les programmes sont souvent moins rupturistes que ceux de la droite des années 1980 ou 1990. Marine Le Pen adoucit son projet, les mobilisations autour de tragédies comme la mort de Thomas, Lola ou Quentin n’ont toujours pas fait émerger de forces politiques nouvelles. Et quantité de Français paraissent désormais convaincus qu’un Retailleau bien disposé suffirait à régler une affaire dont les racines vont chercher bien plus profond. L’immigration n’a pas radicalisé la droite française. Elle a élargi le bloc libéral-conservateur. Elle lui a même fourni, au fil des années, un électorat de plus en plus vaste.

Jolie culbute. Car l’élargissement de ce qu’on continue d’appeler l’« extrême droite », dans les urnes comme dans les librairies, loin de faire naître un modèle concurrent du régime libéral universaliste, en a finalement renforcé l’hégémonie idéologique. Le bloc libéral-conservateur a domestiqué une contestation qui, dans la France des insurrections, aurait aussi bien pu lui échapper. Il a remporté la bataille du diagnostic tout en neutralisant celle des conséquences.

Les uns s’obstinent donc, persuadés de vivre encore dans un État-nation qui ne subsiste plus guère que dans les mémoires ; les autres regardent avec fatalisme le coup d’État multiculturaliste et le putsch bruxellois, comme deux vieilles avaries auxquelles il faudrait désormais s’habituer.

Entre ces deux renoncements, CNews, Valeurs Actuelles, le JDD et Europe 1 ont servi de sas psychologique à un peuple qui étouffait sous le mensonge obligatoire. Enfin, on a pu nommer ce qui ne pouvait plus l’être. L’insécurité. L’islamisation. Les frontières. Le déclassement. La fracture culturelle. Le racisme anti-Blanc. Les gros mots sont sortis du placard. Le tabou est tombé. Encore fallait-il transformer ce diagnostic en projet politique. Partagée par l’ensemble du bloc libéral-conservateur, l’idée qu’il suffirait de fermer les frontières, de supprimer le droit du sol et de mieux maîtriser les flux migratoires reste enfermée dans les catégories intellectuelles du régime qu’elle entend combattre. Elle ne remet pas en cause les principes individualistes et universalistes qui ont rendu possible la société multiculturelle. Une politique migratoire n’est viable que si elle peut résister aux circonstances.

Parce qu’après tout, l’immigration n’est pas tombée du ciel. Elle a répondu à des intérêts, à des besoins, à des doctrines, à des lâchetés aussi. Et le jour où les besoins de main-d’œuvre bon marché se feront de nouveau sentir, où les employeurs recommenceront à réclamer des bras et où le courage politique se mettra, comme il lui arrive, aux abonnés absents, au nom de quoi dira-t-on non ?

Voilà la question.

Au nom de quels principes résistera-t-on à une nouvelle vague migratoire ? Qu’est-ce qui empêchera le Grand Remplacement de reprendre son cours ?

Car il ne suffit pas de fermer les frontières. Encore faut-il savoir au nom de quoi on les tiendra fermées lorsque les circonstances économiques, politiques ou morales pousseront de nouveau à leur ouverture.

Aussi indispensables soient-elles, la fermeture des frontières à toute immigration supplémentaire et la suppression du droit du sol ne suffiront pas à enrayer la dynamique du Grand Remplacement déjà à l’œuvre sur notre territoire, où près de 40 % des naissances sont désormais assurées par l’immigration extra-européenne. Les Français dépourvus d’ascendance française continueront, quant à eux, de transmettre à leurs descendants, par le droit du sang, la citoyenneté française et tous les droits qui s’y attachent. Si priorité nationale il y a demain, elle profitera indistinctement aux Français issus de toutes les communautés désormais établies sur le territoire. En vérité, la primauté de la nationalité française relève déjà du passé ; la liberté d’additionner les allégeances nationales est admise par tous les partis, et le droit de vote des citoyens européens aux élections locales ne soulève même plus d’opposition sérieuse.

Les principes au nom desquels les « extrêmes droites » dénoncent l’immigration de masse leur interdisent pourtant d’établir la moindre hiérarchie entre les communautés culturelles présentes en France. Ils relèvent du même régime : la démocratie libérale, qui a fait de la France, et plus largement de l’Occident, un piège multiculturaliste en plaçant l’individu au centre. Ils défendent ainsi un ordre dans lequel la culture française n’est plus qu’une culture parmi d’autres, vouée à se transformer au contact de celles qui l’entourent ; un ordre où, en dernière instance, c’est le nombre qui tranche. Leur gestion des flux se veut plus rigoureuse que celle des sociaux-démocrates au pouvoir ; elle procède pourtant des mêmes principes.

Engagés à gagner demain les combats d’avant-hier, ceux qui remettront leur destin entre les mains d’un candidat issu de ce système ne pourront que déchanter. Comment le triomphe quasi posthume du balladurisme, trente-cinq ans après l’échec présidentiel de son fondateur et vingt ans après celui de son héritier politique, pourrait-il conjurer le péril identitaire qui menace le peuple français ? Comment garantir le primat de la culture française et la souveraineté de son peuple historique tout en exaltant l’autonomie individuelle et l’égalitarisme libéral, dans une France devenue multiculturelle, où cohabitent désormais plusieurs peuples dont les membres jouissent des mêmes droits, mais dont les mœurs, les imaginaires, les références, les codes moraux et les trames historiques peuvent être aussi différents que ceux des Français-Algériens, des Français-Vietnamiens, des Français-Congolais, des Français-Tchétchènes… et des Français de France ?

L’extrême droite française reprend à son compte les valeurs fondamentales du monde qu’elle dénonce, ouvrant ainsi la voie à la transformation d’un grand pays à la culture millénaire en l’une des provinces multiculturelles d’un continent sans mémoire, d’une Amérique-bis qui n’aurait plus d’Europe que le nom et les ruines. Bref, mon Grand Soir attendra.

FIN DU TEXTE · VOL. I / 02 · 2026
L’auteur
Nina Pravda

Fondatrice du Cri du Peuple

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